Bachir Bensaddek: voyage au bout de la nuit

Bachir Bensaddek indique que le titre de son... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Bachir Bensaddek indique que le titre de son film, Mont­réal la blanche, fait référence à Alger la blanche, le surnom de la capitale d'Algérie, pays d'où est originaire le réalisateur.

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) Montréal la blanche arrive à point nommé, alors que l'Occident est secoué depuis plusieurs mois par la crise des migrants. Le film de Bachir Bensaddek ne traite pas directement du sujet. Il s'intéresse plutôt à ce qui se passe après, quand ces désespérés qui ont fui la mort et la destruction tentent de se rebâtir une vie malgré le trauma. Son portrait intime d'un homme et une femme «ordinaires» nous donne une perspective éclairante, de l'intérieur. Le Montréalais d'adoption en a discuté d'abondance avec Le Soleil dans un entretien fascinant.

L'homme de 44 ans à l'esprit vif et au sourire chaleureux dissipe tout de suite un possible malentendu: le titre ne fait pas référence à une quelconque homogénéité raciale, mais à Alger la blanche, le surnom de la capitale algérienne. Pays d'où est originaire Bensaddek, mais qu'il a quitté il y a 20 ans, tout comme ses deux personnages principaux. C'est aussi une allusion au fait que le film se déroule en plein hiver, le 24 décembre, alors qu'un chauffeur de taxi et sa passagère vont faire «un voyage au bout de la nuit».

Dans le contexte, on pourrait croire que Montréal la blanche est fortement autobiographique. Pas beaucoup, en fait. L'oeuvre est plutôt le résultat d'une démarche documentaire qu'il a mené sur la communauté algérienne qui a décuplé au Québec dans les années 90 en raison de la guerre civile. «Sur la difficulté de trouver sa place quand on a fui pour sauver sa peau et que nos diplômes de médecin ou d'ingénieur ne sont pas reconnus», résume-t-il.

Il en tire une pièce de théâtre, mis en scène en 2004 par Philippe Ducros. «C'est à la générale que j'ai vu le potentiel dramatique pour un film.» Le documentaliste renommé y voit enfin une occasion de réaliser une première fiction, sa passion originelle. «J'avais l'impression que j'avais déjà fait le documentaire avec la pièce.»

Qui plus est, «12 années, ça vous change un homme», dit-il en riant. L'avide cinéphile a beaucoup élagué, fait des amalgames et laissé la fiction faire son oeuvre, surtout dans les dialogues. «Je voulais aborder l'aspect politique, mais ça ne marchait pas.» Le film se concentre sur ses deux protagonistes, leurs «drames intérieurs et les casseroles qu'ils traînent», notamment la solitude.

«Ce qui m'intéressait, c'est ces trajectoires intimes et d'aller au tréfonds de cette douleur, ce trauma après le choc: ça fait mal chaque fois qu'on y pense. Et j'avais besoin de ces deux personnages pour le porter.»

N'empêche: le long métrage aborde l'intégrisme. Disons qu'avec la paranoïa qui entoure l'arrivée de réfugiés au pays, Montréal la blanche remet les choses en perspective. Le réalisateur voulait traiter le sujet de façon plus frontale, mais il a dû abandonner l'idée.

«J'avais envie de parler de l'intégrisme là-bas et de l'intégrisme ici, comment il pouvait ne pas être nécessairement synonyme de terrorisme.» Notamment le fait, paradoxal, que des musulmans à cheval sur la religion immigraient dans une société laïque «alors que c'est fait pour des gens comme moi. En devenant Québécois, j'ai appris à ne pas les juger et à vivre avec. Mais j'avais envie de l'expliquer».

Il a tout de même dû couper une histoire parallèle à ce propos parce que «c'était trop gros et déconnecté de l'histoire qui m'intéressait. L'intégrisme est devenu quelque chose en arrière-plan».

«En l'abordant par la bande, on est conscient que c'est quelque chose autour, mais pas dans leur rapport à la société d'accueil, mais entre eux. Je ne voulais pas des archétypes qui représentent l'Algérien, l'Algérienne. Ce sont des êtres humains avec une douleur intérieure qu'ils n'arrivent pas à totalement régler. Ils cheminent grâce à l'un et à l'autre.»

Malgré ou en raison de son sujet, selon la perspective, Montréal la blanche est un film profondément québécois, croit Bachir Bensaddek. Il aurait d'ailleurs très bien pu se dérouler à Québec, souligne-t-il. La capitale «aurait pu être un théâtre intéressant pour ce genre de questions là». La ville a changé. Des immigrés, «vous en avez une trâlée. Ça fait 15 ans que ce cliché [sur Québec la blanche] n'a plus sa raison d'être.»

«Je m'adresse à tout le monde. J'ai beau être d'origine algérienne, j'ai étudié ici et je me suis constitué comme cinéaste au Québec.»

Un bel exemple d'intégration...

Cinéma québécois: «ça se diversifie»

Avec un film qui met en vedette deux immigrés, impossible d'éviter le sujet de la diversité au cinéma québécois avec Bachir Bensaddek. Les choses s'améliorent lentement mais sûrement, constate le réalisateur d'origine algérienne. Par contre, à la télévision, «c'est un problème».

«Il y a des gens qui disent "peut mieux faire", d'autres "pas fort", honnêtement, ça se diversifie quand même sur grand écran», dit-il en donnant en exemple Monsieur Lazhar (Philippe Falardeau, 2011), Elle veut le chaos (Denis Côté, 2008), Felix et Meira (Maxime Giroux, 2014) et Arwad (Samer Najari, Dominique Chila, 2013). Il aurait pu ajouter Noir et Scratch, à l'affiche l'an dernier, qui mettent en vedette des noirs. «Là où le bât blesse, c'est qu'il n'y a pas grand monde qui va au cinéma au Québec.»

«Par contre, quand on allume la télé, c'est beaucoup plus homogène. Et il y a beaucoup de comédiens qui sont amers et tristes de [la situation]. En plus, ce sont des Québécois [de naissance].» Elkahna Talbi, qui joue un petit rôle dans Montréal la blanche, est un bon exemple. L'actrice, mieux connue sous son alias de slameuse Queen Ka, a obtenu ses premiers rôles... grâce à Bachir Bensaddek. «Cette fille-là est née et a grandi à Côte-des-Neiges», s'exclame-t-il.

Ce déficit de représentation aura des effets dévastateurs à moyen et à long terme sur leurs habitudes de consommation, croit-il. «Il faut que les jeunes puissent se reconnaître.» Sinon, ils vont migrer en masse sur les plates-formes de diffusion Web (ce qu'ils font déjà), ignorant de grands pans de leur culture.

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