Fabrice Luchini, le phénomène

Se glisser dans la peau d'un juge pour... (Fournie par AZ Films)

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Se glisser dans la peau d'un juge pour L'hermine n'est pas un contre-emploi pour Fabrice Luchini, mais pas loin.«L'acteur ne doit pas avoir de vanité, surtout au cinéma. En général, les hommes ne doivent jamais avoir de vanité, même si nous en sommes bourrés.»

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(Québec) PARIS - Fabrice Luchini est un phénomène. Acteur verbomoteur et flamboyant - il fait souvent du Luchini -, il déclenche généralement des réactions épidermiques. Reste que sa popularité ne se dément pas, autant sur scène qu'au grand écran. L'homme de 64 ans récolte quantité de nominations - 10 aux César, 4 aux Molières -, mais il gagne peu. C'est pourquoi son prix d'interprétation à Venise pour L'hermine revêt une signification toute particulière. Le Soleil a rencontré ce fantastique personnage - il est en constante représentation - lors d'un récent séjour à Paris.

Fabrice Luchini est entré dans la suite où l'attendaient quelques journalistes en coup de vent, écharpe autour du cou et assistants à la traîne. Il a tout de suite pris le contrôle, multipliant les apartés, les coups de gueule et réponses délirantes - il fait même de Gabor, un journaliste hongrois, sa tête de Turc... 

Bien difficile de le garder concentré sur L'hermine, film qui lui a valu son prix. Et n'essayez même pas de glisser une question sur Comédie française (en librairie jeudi), dans lequel il livre ses réflexions sur le métier et ses grandes rencontres, sur la littérature et lève le voile sur son journal intime.

L'hermine, donc. Luchini y joue un président de cour d'assises confronté à un cas particulièrement troublant d'infanticide. En plus, il est grippé et en instance de séparation. Mais voilà que le hasard désigne pour le jury une médecin qu'il a, il n'y a pas si longtemps, profondément aimé.

L'acteur et la vanité

Il ne s'agit pas d'un contre-emploi pour Luchini, mais pas loin. On lui demande s'il a de la difficulté à se glisser dans la peau d'un juge. «Il faut quand même dédramatiser. Quand un metteur en scène te choisit, comme dirait Hitchcock : bien distribué, bien joué. L'acteur ne doit pas avoir de vanité, surtout au cinéma. En général, les hommes ne doivent jamais avoir de vanité, même si nous en sommes bourrés. Il ne faut pas en avoir parce que nous allons mourir et que notre temps est très court. Mais nous sommes très cons. Alors, nous sommes avides, remplis de péchés et de désirs. On va prier ensemble», lance-t-il avec son bagout caractéristique, déclenchant des éclats de rire à la ronde.

Reprenant son sérieux, Luchini explique que la grande différence dans le jeu, c'est qu'au théâtre, il est son propre patron. Pas au cinéma. «Je ne joue jamais un rôle, je joue un film. Je tourne un élément dans un ensemble. C'est le cinéaste qui est le patron. L'acteur est employé», dit celui qui ne se décrit pas comme un grand cinéphile. 

Dans cette optique, «l'employé» ne pouvait se douter que le film ferait un million d'entrées en France, surtout qu'il est sorti tout de suite après les attentats du 13 novembre, encore moins qu'il obtiendrait la Coupe Volpi du meilleur acteur.

Pour Christian Vincent, qui a obtenu le prix du meilleur scénario à Venise, il ne fait aucun doute que Luchini a été ému. «Il a été super touché. Le public et la presse l'ont vraiment adopté. [Malheureusement], il n'a pas pu revenir récupérer son prix parce qu'il était sur un plateau. Je pense que c'est aussi parce qu'il a des origines italiennes - son père a immigré après la guerre. Ça a remué plein de trucs», croit le réalisateur.

Pourtant, on aurait dû se douter que leurs retrouvailles feraient des flammèches. Les deux hommes ont tourné La discrète en 1991, qui a vraiment lancé la carrière cinématographique de l'acteur dans les hautes sphères du succès, lui qui était pourtant un régulier chez Rohmer. «J'ai un lien très profond avec Christian Vincent. On a fait son premier court métrage, puis La discrète, qui a changé ma vie. Chaque fois que j'ai tourné avec lui, ma vie a pris une autre dimension. Alors, je dirai comme au Québec: je me garderais bien une petite gêne.» 

«Légèrement marginal»

Ce qui ne l'a pas empêché d'ajouter, quelques moments plus tard, «il a une structure psychique un peu bizarre. Mais moi, ça me va. Je l'aime beaucoup. Et pourtant, il est singulier, légèrement marginal, inadapté... Il aurait pu être délinquant. Et pour citer Madame de Sévigné, la parole n'est pas son langage».

Fabrice Luchini était véritablement ravi qu'il y ait trois journalistes québécois dans la suite de cet hôtel du IXe arrondissement. Ce qui lui a inspiré une tirade complètement survoltée lors de cette table ronde flamboyante et complètement déjantée : «J'ai un lien un peu incroyable avec ce peuple [les Québécois] qui parle ma langue et qui se bat depuis 300 ans pour que cette langue continue à exister. Ce n'est pas une fausse démonstration d'émotion que j'établis avec le Québec, quelque chose d'à part, parce que ce peuple est le dernier peuple qui se bat pour parler ma langue.»

Surtout, ajoute-t-il, qu'ils vous «niquent un peu les Anglais en ce moment». Non, lui répond le représentant du Soleil. «Allez, tape là-dedans», dit-il en approchant la main. «Vive le Québec! Vive le Québec libre!» clame-t-il en reprenant la célèbre réplique du président de Gaulle. On vous l'avait dit : tout un personnage.

La discrète... (Photothèque Le Soleil) - image 2.0

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La discrète

Photothèque Le Soleil

Molière à bicyclette... (Fournie par Métropole Films) - image 2.1

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Molière à bicyclette

Fournie par Métropole Films

Fabrice Luchini en cinq films

  • La discrète, Christian Vincent, 1990
  • L'arbre, le maire et la médiathèque, Éric Rohmer, 1993
  • Rien sur Robert, Pascal Bonitzer, 1998
  • Dans la maison, François Ozon, 2012
  • Molière à bicyclette, Philippe Le Guay, 2013

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Christian Vincent

Archives AP, Andrew Medichini

Christian Vincent: la justice à proximité

PARIS - Vingt-cinq ans après le succès critique et public de La discrète, ce n'est pas Christian Vincent qui a pensé à une réunion avec Fabrice Luchini, mais son producteur. Le réalisateur a tout de suite imaginé en faire un juge. Mais les choses se sont un peu compliquées pour incarner l'objet de son désir dans L'hermine. Il ne voyait personne d'autre que Sidse Babett Knudsen, la première ministre de la série télé Borgen. Sauf qu'elle était réticente...

En fait, tout n'allait pas de soi pour ce long métrage. Le réalisateur de La séparation et des Saveurs du palais était totalement vierge en matière d'affaires criminelles. Alors, il s'est mis à passer ses journées au palais de justice. «J'ai assisté à des procès dans des conditions optimums. Le président [d'assise] m'a fait passer pour un élève magistrat et j'étais avec la cour. J'ai pu aller en coulisses et me mêler aux jurés. C'est comme ça que j'ai pu commencer à écrire une histoire.»

Fascination pour les jurés

Rapidement, Christian Vincent est fasciné par les jurés qui sont désignés au sort «pour juger des pairs». «Quand on demande aux gens si la justice est trop laxiste, ils répondent spontanément. Mais quand ils se retrouvent dans un procès, c'est autrement plus difficile. Mais ils en ressortent grandis.»

Après, il a tout de suite su qu'on allait accompagner un juge (Luchini) dans un procès, assez sordide. «Je savais aussi qu'on allait le filmer dans le courant de sa vie, qu'il allait lui arriver quelque chose et que ça allait influencer la conduite du procès.» 

Comme le juge a la réputation d'être dur, il lui faut une contrepartie lumineuse : un médecin anesthésiste. Il y a une relation très particulière qui s'installe entre ces professionnels de la santé et leurs patients, souligne Christian Vincent. «Ça crée des liens.» Il parle d'expérience. Son ami Philippe Lançon a été sérieusement blessé à la mâchoire dans la tuerie de Charlie Hebdo. Après avoir vu le film, celui-ci lui a dit «Ça m'a troublé. J'ai vécu un truc très fort avec ma chirurgienne. À un moment donné, je commençais les phrases et c'est elle qui les terminait.»

Pour L'hermine, il est «parti du principe que c'était un homme qui était rarement tombé amoureux. Il ne s'est rien passé entre les deux. Il a nourri une espèce de dépit. Quelques années plus tard, les hasards de la vie vont les amener à se croiser à nouveau. Et c'est l'inverse : c'est lui qui est dans une position d'autorité, et elle qui est plus vulnérable.»

Sauf que ça demeure une femme forte. Christian Vincent a beau chercher, il ne voit pas d'actrice française pour ce rôle. Mais alors qu'il complète son scénario, il a un déclic en écoutant la troisième saison de Borgen, dont il est un admirateur : Sidse Babett Knudsen. «Je lui trouvais un charme... Quand les femmes de 45 ans sont belles, elles ont un truc que les autres n'ont pas.»

Après quelques clics, il trouve sur le net une entrevue pour la chaîne Arte. Surprise : «Je ne pouvais pas imaginer qu'une actrice danoise parle français! Tu te dis : "C'est elle!"» Mme Knudsen est venue en France comme jeune fille au pair entre 18 et 23 ans. «C'était une opportunité formidable.»

Après avoir accepté un premier refus, Christian Vincent s'est rendu à Copenhague. «Elle a peut-être été touchée qu'on vienne la voir - elle a fini par accepter. Et du coup, ça lui a ouvert d'autres horizons puisqu'elle joue le rôle principal dans le prochain film d'Emmanuelle Bercot [La fille de Brest].»

Bonne décision, en effet : L'hermine lui a permis de décrocher le César de la meilleure actrice dans un second rôle, la semaine dernière.

L'hermine prend l'affiche le 11 mars.

***

Les frais de ce reportage ont été payés par uniFrance.

 

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