Charles-Olivier Michaud au coeur du trafic sexuel

Charles-Olivier Michaud... (Photo fournie par les films Séville)

Agrandir

Charles-Olivier Michaud

Photo fournie par les films Séville

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Charles-Olivier Michaud a beau être assis, en cet après-midi frisquet d'automne, à des milliers de kilomètres de la moiteur de Bangkok, ses yeux brillent et sa voix tremble d'excitation quand il évoque un plan-séquence important de son nouveau film, Anna. «C'est devenu cathartique», révèle le natif de Québec.

Au moment du tournage de son cinquième long métrage, le gentil géant était «très en colère» - un état à l'opposé de sa personnalité affable. Ses désirs de cinéma n'étaient pas comblés. «Ce film-là m'a permis de passer à autre chose, de sortir quelque chose de moi. À cause du personnage, de l'univers, la façon dont on l'a fait. [...] J'avais envie d'aller dans une zone qui me mettait en danger sur le plan créatif.»

Anna suit la destinée d'une photojournaliste, interprétée par Anna Mouglagis, qui documente le trafic sexuel en Thaïlande. Sur place, l'homme de 35 ans a trouvé un défi à sa mesure. Il a tourné certaines séquences à la va-vite avec du vrai monde dans les rues de Bangkok, notamment sur l'artère où se retrouve l'enfilade de centaines de jeunes prostituées offertes en pâture aux passants. 

La mafia locale a été prévenue, dit-il. N'empêche : «C'était un peu cow-boy.» De telles conditions de tournage, «ça rend fébrile, fou». Même si cette «approche ultraréaliste était déjà dans le scénario». Ce mélange de documentaire et de fiction où «on touche la vraie vie, on n'aurait pas pu le faire ici. [...] C'était vraiment stimulant et euphorisant.»

Au-delà des défis cinématographiques et de la maîtrise qu'affiche Michaud, Anna est un film très personnel, né de la révolte de son auteur. Il cherche à éveiller les consciences des gens sur un immonde trafic de personnes et le tourisme sexuel qui en découle, sans pour autant accuser qui que ce soit.

«Je ne voulais pas être moralisateur. Le film ne propose pas de solutions, ne tape pas sur la tête ni ne pointe du doigt. Il essaie d'ouvrir les yeux, de dire : il y a un problème et on n'en parle pas beaucoup.»

En toute logique, le personnage d'Anna parle très peu à son retour à Montréal, traumatisée par son expérience. Parce qu'il «n'y a pas de mots pour exprimer ce qu'elle a vécu. Lorsqu'elle décide de passer sa pudeur et de grandir, au-delà de la violence, c'est là qu'elle se met en scène et se livre au monde, complètement à nu.»

À ce moment précis de l'entrevue, Pierre-Yves Cardinal, qui a un second rôle, tout comme Pascale Bussières, se glisse aux côtés du réalisateur aux cheveux châtain clair et aux yeux bleu-gris. Ils déconnent un peu, puis Charles-Olivier Michaud reprend son sérieux. Ce qui nous amène naturellement à discuter de l'ambiguïté morale des personnages, autant Anna que Sam [Cardinal], un Québécois qui trempe dans des affaires louches en Thaïlande.

«Il n'y a personne de bon ni de mauvais. Sam, ce n'est pas une mauvaise personne : il s'est fait avaler par un système plus grand que lui. [...] Je voulais créer des personnages dont la morale n'est ni noire ni blanche. J'ai vraiment travaillé fort sur le scénario. Ce ne sont pas des superhéros, mais des humains comme nous. On agit selon les circonstances, ce que l'on est, que l'on connaît, notre instruction, notre entourage... Il y a toujours un contexte qui fait que les choses ne seront jamais manichéennes. C'est peut-être ma critique du cinéma hollywoodien qui est beaucoup trop noir et blanc. Je ne voulais pas ça.»

 

Anna Mouglagis et Pascale Bussières... (Photo fournie par les films Séville) - image 2.0

Agrandir

Anna Mouglagis et Pascale Bussières

Photo fournie par les films Séville

Pierre-Yves Cardinal... (Photo fournie par les films Séville) - image 2.1

Agrandir

Pierre-Yves Cardinal

Photo fournie par les films Séville

Violence suggérée

Cette volonté, le réalisateur l'a vue dans des films comme l'excellent La chasse (Thomas Vinterberg, 2012) ou Sicario, dont Anna est très proche, croit-il. «Tu ne peux pas mettre mon film dans une case.» Parlant du film de Denis Villeneuve, celui de Michaud comporte aussi son lot de violence.

Celle-ci est plutôt suggérée, avance-t-il. «Je ne voulais pas montrer de sévices. Je voulais le faire dans le respect des gens à qui c'est arrivé. En même temps, il fallait l'évoquer. C'est un problème intrinsèque. [...] Ma responsabilité, c'est de ne pas le faire dans un contexte de divertissement.» 

Il y a une gradation. Elle est d'abord évoquée, entendue, puis vue. «Lorsqu'elle arrive, j'avais le goût de prendre l'auditoire en otage et de créer un moment avec une tension insoutenable.» Mais jusqu'à une certaine limite. Car «le plus grave [dans la violence], c'est les conséquences chez ceux qui le font et chez ceux qui la subissent.» Ce qu'il a voulu démontrer avec Anna.

Après un tel long métrage, intense et cru, Charles-Olivier Michaud est mûr pour explorer autre chose. Il vient d'ailleurs de terminer le tournage du téléroman humoristique Boomerang. Le réalisateur travaille aussi sur un autre film, Les vikings, une comédie très noire, et il a d'autres projets en télévision. «Ça va très bien.» Tant mieux.

Anna prend l'affiche le 23 octobre.

Le visage des victimes

Quand Charles-Olivier Michaud a vu Anna Mouglalis en Juliette Gréco dans Gainsbourg, vie héroïque (2010), il est tombé amoureux... de la voix de l'actrice française. Une voix «tellement particulière» que le réalisateur a modifié le scénario d'Anna... pour sacrifier la plupart des dialogues du personnage! «Lorsqu'elle va parler, on va l'écouter. Parce que c'est important.»

N'allez pas croire qu'il est allé jusqu'à intituler son film du prénom de l'actrice française, aussi choisie parce qu'il ne voulait pas d'une distribution «hétérogène». «Anna s'est toujours appelée Anna» - le personnage, mais pas le long métrage, dont le titre de travail était Sodome. Mouglalis ne voyait pas de problème à porter le même prénom. «Son personnage [de photojournaliste] est complètement différent de ce qu'elle est dans la vraie vie.»

En fait, il a pris forme avant le récit, qui lui est un amalgame de deux idées soumises à la productrice Nicole Robert, à sa demande. «C'était un peu vertigineux. J'ai pris quelques mois.»

 

Dans Anna, l'actrice Anna Mouglalis joue le rôle... (Photo fournie par les films Séville) - image 4.0

Agrandir

Dans Anna, l'actrice Anna Mouglalis joue le rôle d'une photojournaliste française qui, en Thaïlande, devient victime des sévices qu'elle documente sur le trafic humain.

Photo fournie par les films Séville

Charles-Olivier Michaud a beau être... (Photo fournie par les films Séville) - image 4.1

Agrandir

Photo fournie par les films Séville

Guerre silencieuse

«Au début, je voulais mettre [Anna] dans un film de guerre.» Mais c'est un concept qu'il avait déjà exploré avec Snow & Ashes (2010). «De plus, je ne voulais pas que ce soit une guerre au premier degré. J'ai donc opté pour cette guerre silencieuse, qui existe depuis la nuit des temps : le trafic humain, la prostitution. C'est un peu tabou, glauque. Le contexte est venu ensuite.» L'infatigable globe-trotter a puisé dans ses expériences de voyage, notamment en Asie du Sud-Est. 

La table était mise pour suivre cette Française qui, en reportage en Thaïlande, va elle-même devenir victime des sévices qu'elle documente et être sérieusement défigurée. «Le fait de détruire la beauté d'une femme comme Anna, ça crée un traumatisme. Ça devient une quête identitaire. Elle interroge ces jeunes femmes, qui sont tellement loin de nous, mais elle va devenir comme elles.»

Anna Michaux est l'alter ego du réalisateur, mais incarne aussi le sentiment d'identification du spectateur. «C'est le point de vue du spectateur, de l'étranger, d'une personne qui est hors de ce monde-là.»

Tout ça s'est cristallisé pendant le tournage, révèle le réalisateur. «C'est comme une mise en abîme : la journaliste devient son sujet, le visage de ces victimes, de cet univers glauque.»

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer