Commerce du sexe: Femmes broyées

La réalisatrice Ève Lamont a constaté avec effarement... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

Agrandir

La réalisatrice Ève Lamont a constaté avec effarement qu'environ trois quarts des femmes du milieu sont sous l'emprise d'un proxénète.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(Québec) Ève Lamont a fait le nécessaire pour infiltrer les endroits où les femmes vendent leur corps. Mais quand est venu le temps de réaliser des entrevues avec les hommes qui exploitent le commerce du sexe, elle a pu filmer ouvertement «ce milieu de prédateurs». «Ils se sentent légitimes», explique la réalisatrice en entrevue au Soleil. Après des années de recherche et d'enquête sur le terrain, il en résulte un percutant documentaire qui jette une lumière crue sur cette industrie trop souvent banalisée qui happe et broie des femmes, puis les recrache marquées à vie.

Le commerce du sexe est le documentaire qu'Ève Lamont voulait faire, il y a déjà quelques années, lorsqu'elle a interviewé des prostituées. «Leur parole était tellement riche d'enseignement et révélatrice... C'était vraiment important de leur laisser la parole.» Ces témoignages ont donné la matière à L'imposture (2010).

Après les représentations, les spectateurs lui demandaient souvent : «Mais qui tire les ficelles?» Ève Lamont, cinéaste militante qui n'a pas peur de plonger au coeur des réalités sociales trop souvent occultées, est retournée sur le terrain. «J'ai rencontré plus d'une centaine de femmes et plus d'une centaine d'exploitants et d'intervenants de première ligne.» Un travail qui a changé sa vision des choses.

Car cette montagne d'informations n'a pas accouché d'une souris, loin de là. La réalisatrice a constaté avec effarement qu'environ trois quarts des femmes sont sous l'emprise d'un proxénète. Des salons de massage, qui servent de porte d'entrée, jusqu'à la prostitution de luxe, en passant par les bars de danseuses et les agences d'escortes, des hommes recrutent et exploitent des femmes. Vont jusqu'à se les vendre entre eux, au besoin. La plupart du temps dès 14, 15 ans, pour la très grande majorité... 

«C'est une industrie où tout repose sur la demande. Je suis tannée qu'on parle des femmes qui ont le choix. Ce n'est pas ça, la question. Le choix, c'est celui des hommes qui ont de l'argent au début de la soirée et celui de ceux qui empochent en fin de soirée. Eux autres ont le choix.» Entre les deux, des femmes prisonnières qui doivent rapporter sous peine d'être battues et qui se gèlent pour anesthésier leurs souffrances - souvent en se procurant de la drogue auprès de leurs proxénètes qui augmentent ainsi leur emprise. Un vrai cercle vicieux.

Traumatismes

Ève Lamont a volontairement occulté les circonstances qui favorisent l'entrée dans la prostitution («le manque d'amour», essentiellement) ainsi que les traumatismes qui en résultent, tant physiques que psychologiques. Les gens «savaient qu'ils étaient là pour parler du fonctionnement de l'industrie». Et que le film se concentrait là-dessus. Il révèle néanmoins au détour d'une phrase des détails très révélateurs, de ce grand-père incestueux jusqu'au syndrome de stress post-traumatique dont souffrent ces victimes d'asservissement et d'avilissement. 

La réalisatrice ne pouvait tout mettre. C'est aussi pour ça qu'elle évite le sujet de la prostitution masculine (abordé avec brio dans Hommes à louer de Rodrigue Jean). «Si j'avais fait une série, j'en aurais parlé.» De toute façon, «ce sont [presque] toujours des hommes, le client».

Et pour ces hommes, ce n'est pas le choix qui manque. Avec Internet, tout est accessible en quelques clics. Le client évalue la marchandise, puis il commande. Le célèbre journaliste d'enquête Victor Malarek en tremble encore d'indignation dans le film, lui qui a écrit plusieurs ouvrages sur l'industrie du sexe. Il y a aussi le sergent détective Dominic Monchamp, de la police de Montréal, qui révèle des détails sur les rouages qui sont effarants. 

Le documentaire ne laisse pas indifférent - il suscite au moins un sentiment d'écoeurement. «Ce que j'ai vu, c'est la destruction.» Est-ce que le regard que pose Ève Lamont sur les hommes a changé? «Ce n'est pas réjouissant, mais ce n'est pas la norme - c'est environ 10 % des hommes. Mais ils ont tout à gagner à vivre des rapports égalitaires.»

«Il faut changer les mentalités, sensibiliser. Dans une société normale, on devrait refuser les rapports de domination», dit-elle en donnant en exemple la Suède où le nombre de clients a diminué de moitié, de 13,6 % à 7,9 %, depuis la mise en place de mesures en 1999.

Ève Lamont sera présente à la projection du Cartier, samedi soir, à 19h, avec la sexologue Marie-Paul Ross et Rose Dufour, la fondatrice du Collectif d'aide aux femmes exploitées sexuellement, pour une discussion après la représentation. Ces deux dernières seront aussi sur place dimanche.

EN CHIFFRES

  • 71 % des femmes ont été soumises à des violences physiques
  • 63 % ont été violées en situation de prostitution
  • 89 % veulent quitter le milieu et le feraient si elles le pouvaient
  • 68 % affichent des indices de stress post-traumatiques
  • 98 % des victimes de la traite mondiale sont des femmes et des filles. Elles sont 4,5 millions dans le monde et ce trafic rapporte 99 milliards $US par an
Sources : Conseil du statut de la femme, Organisation internationale du travail

Partager

À lire aussi

  • <i>Le commerce du sexe</i>: la chair est triste

    Cinéma

    Le commerce du sexe: la chair est triste

    Le commerce du sexe est un film cru, presque brutal. Mais c'est tout ce qui fait sa puissance. Ève Lamont démonte et démontre méthodiquement... »

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer