L'enlèvement de Michel Houellebecq: vérité ou mensonge

Michel Houellebecq joue son propre rôle, entre le... (Photo fournie par les films du Worso)

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Michel Houellebecq joue son propre rôle, entre le documentaire et la fiction, dans le film de Guillaume Nicloux portant sur son «enlèvement» en 2011.

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Le SoleilÉric Moreaul 3/5

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(Paris) L'histoire du cinéma regorge de films qui jouent sur les notions de fiction et de la réalité. Dernier en ligne, L'enlèvement de Michel Houellebecq, basé sur la disparition (réelle ou pas?) du célèbre auteur, il y a quatre ans. Guillaume Nicloux s'est amusé à tourner un film qui laisse le soin au spectateur de départager le vrai dans le faux en jouant avec les codes du documentaire. Explications possiblement sincères sur une fumisterie humoristique impliquant un auteur un peu zinzin et trois kidnappeurs improbables.

Le 16 septembre 2011, les médias rapportent l'enlèvement de Michel Houellebecq. Le prix Goncourt 2010 réapparaît une semaine plus tard, sans fournir d'explications. Le film, tourné il y a un an et demi, n'a donc rien à voir avec la sortie controversée du roman Soumission en simultané avec les attentats à Charlie Hebdo et dans une épicerie kasher, à Paris, en janvier.

Nicloux, regard intelligent et sourire avenant, connaît bien Houellebecq. Les deux auteurs partagent le même éditeur, et le réalisateur avait déjà confié un petit rôle à l'écrivain des Particules élémentaires. Il ne s'intéressait d'ailleurs pas tant à cette «fonction» qu'à la personnalité de Michel Thomas (de son vrai nom).

«Rapidement, il m'a accordé sa confiance pour que je puisse aborder le documentaire par le biais de la fiction. [...] Ce qui lui permet de dire des choses plus personnelles et inattendues que si on avait respecté le cadre plus rigide du documentaire plus traditionnel», explique d'un ton posé le réalisateur de La religieuse (2013).

Houellebecq se retrouve donc dans une maison avec ses trois ravisseurs maladroits, qui se mettent à souffrir d'un syndrome de Stockholm inversé. «C'était imprévu.» Filmé en continuité, le mince scénario contenait volontairement des trous pour laisser place à la spontanéité. 

«Je savais que la façon de les remplir influerait sur d'autres discussions qui me permettraient d'imaginer la suite des événements de façon plus libre. Cette improvisation était également faussée quand je donnais des indications à un protagoniste dont les autres n'étaient pas au courant. J'intervenais aussi pendant le tournage pour susciter des réactions et explorer des thèmes sans que ce soit prévu.»

Les discussions à la limite de l'absurde des protagonistes, souvent au cours de repas bien arrosé (filmés en temps réel, puis coupés au montage), serviront de prétexte à quantité de digressions «très terre à terre, sans intellectualiser» sur la littérature, la musique, les arts martiaux mixtes, la Pologne, etc. Ce qui permet, par exemple, d'apprendre comment Houellebecq travaille - «chercher le vide et attendre que les choses viennent à nous». «C'est une vision assez inattendue. On n'est pas loin d'un exercice de méditation.»

«Chaque petite pierre apportée à l'édifice permet, peut-être, de modifier l'angle et la vision finale sur cet étrange portrait de Michel.»

Impression de réel

Le film donne malgré tout une impression de réel. De toute façon, «tout documentaire est une fiction, pour paraphraser [Christian] Metz. Si on accepte ce principe, pourquoi ne pas mettre les deux pieds dedans et, à travers la fiction, chercher des angles et points de vue qui s'approcheraient de la vérité, sachant que les intervenants avaient tout le loisir de se protéger à l'intérieur d'un personnage - même si chacun interprète son propre rôle.» 

L'enlèvement, «c'est un alibi, un prétexte». Pour réunir des gens d'univers différents et «capter des moments de vérité à l'intérieur du film».

Il y a une part de risque à tourner un tel long métrage, qui est d'ailleurs symbolisée par le dernier plan et son danger très réel. «Je ne conçois pas un tournage sans cette part de risque. Le risque fait partie intégrante du plaisir, et la notion de danger est ce qu'il y a de plus dynamisant.»

Ce jeu avec la réalité et la fiction, Guillaume Nicloux le prolonge d'ailleurs dans son prochain film, Valley of Death, qui sortira cet été en France. Il réunit le couple cinématographique Isabelle Huppert - Gérard Depardieu, vu dans Les valseuses (Bertrand Blier, 1974) et Loulou (Maurice Pialat, 1980). Le duo reçoit une lettre de leur fils mort depuis six mois...

*Les frais de ce reportage ont été payés par uniFrance.

Objet visuel non identifié

L'enlèvement de Michel Houellebecq est un drôle de film. Pas dans le sens qu'il fait rire aux éclats, bien qu'il y ait un humour absurde assez marrant (proche du style de l'auteur). Plutôt qu'il s'agit d'un véritable ovni (objet visuel non identifié) tant dans sa forme que sur le fond. À ce propos, il s'adresse d'abord et avant tout aux aficionados du célèbre écrivain et électron libre qu'est Michel Houellebecq.

Guillaume Nicloux a choisi de conférer à sa fiction un aspect documentaire où il devient très difficile de séparer le vrai du faux. Il amorce d'ailleurs le long métrage avec une série de vignettes impressionnistes et anecdotiques sans lien entre elles pour camper le décor.

Et surtout permet d'établir Houellebecq comme personnage (l'alter ego de Michel Thomas). Avec sa tronche de vieux clodo, ses clopes et son verre jamais très loin, il incarne l'archétype de l'écrivain de génie controversé (à la Hemingway).

C'est d'un intérêt moyen, même pour ceux qui ne jurent que par Les particules élémentaires. Jusqu'à ce que Houellebecq soit enlevé par un trio de malfrats pitoyables, niais et maladroits (un gros et deux gros bras). Là, on est en plein délire. 

Comme chez Beckett, ils attendent un commanditaire qui ne vient pas. Alors, ils meublent le temps en discutant avec Houellebecq de choses et d'autres, de littérature, mais aussi d'arts martiaux mixtes! Les ravisseurs se mettent à «souffrir» d'un syndrome de Stockholm inversé et à sympathiser avec leur victime (pas trop traumatisée) en lui offrant femme et alcool.

Improvisation à plein nez

On aime ou pas. Mais l'expérience a ses limites et sent l'improvisation à plein nez - ce qui explique certains dialogues d'une forte banalité et aux accents surréalistes. C'est voulu, afin que ça fasse plus vrai. Mais il faut une bonne dose de patience pour trouver les pépites dans la fange.

Nicloux, un cinéaste éclectique peu vu ici, a réalisé ce long métrage pour la chaîne Arte. Ce qui explique son esthétique de téléfilm. Mais il s'en est servi à son avantage. Comme si les images, en caméra libre, étaient, la plupart du temps, tournées par un quatrième ravisseur que le spectateur ne verra jamais. C'est son point de vue sur le déroulement des événements qui contribue au climat d'étrangeté de toute l'histoire.

Reste que le film veut surtout révéler les traits de celui qui se cache derrière le masque de Michel Houellebecq. On découvre un esprit caustique, parfois méchant, mais aussi touchant et sensible. Mais comme l'auteur joue son propre rôle, difficile de savoir qui dit vrai : Michel Thomas ou Houellebecq? Peu importe, au fond, puisque nous sommes constamment tous en représentation.

Juste pour ça, ce film décalé et déjanté en vaut la peine.

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