Le retour aux sources de Sophie Deraspe

Sophie Deraspe n'a pas évité le sujet de... (Photo Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Sophie Deraspe n'a pas évité le sujet de la chasse aux phoques dans Les loups, qui montre des scènes de chasse sur la banquise, ainsi que le harcèlement dont sont victimes les pêcheurs.

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(Québec) Sophie Deraspe a passé ses étés aux Îles-de-la-Madeleine, d'où son père est originaire. Ses habitants et sa géographie de bout du monde servent de décor à son troisième long métrage de fiction. Les loups suit la quête identitaire d'une jeune femme déboussolée qui se remet d'un avortement. Il y a toutefois un monde entre Élie et la cinéaste de 41 ans, enceinte de son deuxième enfant.

«C'est l'année des naissances», lance la native de Rivière-du-Loup, rencontrée avant la première à Québec. En effet, 2015 marque aussi la venue au monde de son documentaire Le projet Amina, présenté en janvier en première mondiale au Festival de Sundance, et des Loups. Son oeuvre la plus récente était attendue avec impatience, surtout après la fructueuse carrière internationale des Signes vitaux (2010). Il a d'ailleurs été le film d'ouverture des 33es Rendez-vous du cinéma québécois.

La réalisatrice a pris pour personnage principal la nature hivernale, dans laquelle évoluent les insulaires - un clan mené par une matriarche (Louise Portal) dans lequel Élie (Evelyne Brochu) tente de s'intégrer. «J'avais une envie profonde de plonger dans cette communauté en dehors des moments plus légers d'été. Il y a une solidarité entre les générations. Ça forme un équilibre», explique-t-elle avec une légère trace d'accent chantant.

Les personnages gravitent autour de ces deux femmes qui se ressemblent plus qu'elles ne le perçoivent. Ce désir de récit au féminin, dans un univers a priori masculin, est venu «naturellement. J'expérimente le monde par mes yeux et mon corps de femme. S'il y a plus de femmes cinéastes, il y aura plus de rôles qui montrent la femme sous de multiples facettes.»

Les tourments d'Élie sont la source d'une profonde remise en question, explique Sophie Deraspe. «Les questionnements par rapport à donner ou ne pas donner la vie la ramènent à sa propre vie, d'où elle vient. C'est un moment charnière où elle doit répondre à ces questionnements pour pouvoir mieux continuer. Elle est dans une forme de dérive où elle tente de s'ancrer.»

On découvre d'ailleurs ces Madelinots tissés serrés à travers les yeux d'Élie, dont la sensibilité urbaine sera mise à rude épreuve par la chasse aux phoques (les loups marins). «Je trouvais que c'était un set up idéal pour parler de ce rapport à la vie, à la mort, à la nature. Ils sont directement liés à celle-ci. C'est de l'écologie au sens premier : nous sommes des êtres qui se nourrissent de cet environnement et font partie d'un écosystème.»

«Cette meute de loups chasse, ils s'autoéquilibrent, ils se protègent... Dans un milieu de pêcheurs, on n'a pas la même réaction émotive à ce qu'on met dans son assiette. Ça nous interpelle fortement», dit celle dont la famille des Îles ne compte aucun pêcheur.

Le film montre d'ailleurs crûment les scènes de chasse sur la banquise, ainsi que le harcèlement dont sont victimes les pêcheurs - ils croient d'ailleurs qu'Élie est une animaliste venue les espionner. «Pourquoi le cacher? La plupart d'entre nous sommes carnivores et profondément déconnectés [par rapport à la provenance de la viande]. Ça nous ramène à quelque chose qui est vrai et à notre nature profonde. L'avoir contourné, j'aurais contourné un aspect important du film. Ils ne feront pas pousser des oranges. Ce n'est pas question de prendre parti, mais de montrer des gens qui sont profondément en lien avec leur environnement.»

Approche de terrain

Comme Sophie Deraspe est issue des arts visuels et du documentaire, elle a adopté une approche de terrain qui traduit le mieux possible la «réalité» dans la fiction. «C'est vrai de tous mes films. Il y a beaucoup d'idées reçues sur cette chasse. Le voir de façon plus globale et comment ça s'inscrivait dans leur mode de vie, ça m'intéressait. J'ai toujours aimé lever le voile sur des mondes qui ont leur propre fonctionnement.»

Élie développe peu à peu un sentiment d'appartenance à cette communauté et réalise qu'elle aurait pu être très différente si elle y avait grandi, un sentiment exacerbé par la présence de sa logeuse Nadine (Cindy Mae Arsenaut), plus jeune qu'elle et enceinte de son premier enfant. «Elle a un lien plus direct, plus brut avec la nature.»

Le film tend un arc dramatique qui va culminer dans une tragédie en lien direct, justement, avec les forces en présence dans ce lieu éloigné. «La nature est nourricière, mais elle peut aussi prendre la vie, sans notion de bien ou de mal.»

Evelyne Brochu... (Photo: Jean-Marie Villeneuve, archives Le Soleil) - image 2.0

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Evelyne Brochu

Photo: Jean-Marie Villeneuve, archives Le Soleil

Le coup de foudre d'Evelyne Brochu

L'image est peut-être éculée, mais Evelyne Brochu est tombée amoureuse des Îles-de-la-Madeleine, où elle n'était jamais allée, et a noué des liens profonds avec les gens. «Ça correspondait à quelque chose que je ne savais pas, mais que je cherchais.» Depuis le tournage de Loups à Grande-Entrée, au printemps 2013, elle y est retournée quatre fois! Un exploit quand on sait à quel point la carrière de la beauté naturelle est sur une formidable lancée.

Depuis son rôle apparition dans l'intense Polytechnique de Denis Villeneuve, en 2009, l'actrice de 31 ans a joué pour Jean-Marc Vallée, Anaïs Barbeau-Lavalette et Xavier Dolan, en plus d'assurer des rôles au théâtre et à la télé. Elle a tourné aux côtés de Tobey Maguire dans Pawn Sacrifice (Edward Zwick), dont la sortie est prévue en septembre.

La prochaine étape serait-elle la carrière hollywoodienne? Pas nécessairement, dit celle qui est parfaitement bilingue. À l'image du village global que nous devenons, illustre-t-elle, les distributions pigent un peu partout pour les besoins d'un long métrage. «J'habite à Montréal, mais j'ai un agent à Los Angeles. Les gens viennent nous chercher. J'avais envie d'élargir mes horizons, mais j'aime la façon dont ça se passe. Je peux aller voir ailleurs si j'y suis et faire des rencontres créatives.»

Mais elle veut se garder suffisamment de temps pour le cinéma québécois et «toucher des choses de l'ordre de l'intime, de la mémoire collective de l'endroit d'où je viens». Pas question de s'exiler, affirme-t-elle. «Il y a quelque chose qui se passe ici. Les gens tripent fort sur notre cinéma et cette effervescence, j'ai le goût d'y participer.»

Ce qu'elle a donc fait en interprétant le rôle principal dans le film de Sophie Deraspe. Elle s'est identifiée à Élie, qui «cherche d'où elle vient dans une période de fragilité». «Moi aussi, des fois, j'ai de la misère à faire des ponts avec les gens.» Ses imperfections et sa maladresse l'ont conquise. «Je ne voulais pas que ce soit la belle étrangère.»

Et pourtant, Sophie Deraspe l'a choisie au casting parce qu'elle incarnait «la blonde, mince, évanescente... J'avais envie de ce contraste avec la nature brute». Mais aussi parce qu'elle «est très sensible et brillante». Ce que la réalisatrice ne pouvait pas prévoir, c'est «qu'elle a vraiment saisi le rôle et y est entrée totalement avec le même désir d'enracinement».

Ce n'est pas pour rien qu'Evelyne Brochu est retournée aux Îles. «C'est beau quand les projets auxquels on s'attache, il y a quelque chose qui reste», croit-elle. Authentique et bien groundée, en plus. Il ne faudrait pas se surprendre si elle a bientôt la planète cinéma à ses pieds.

La chance de Benoît Gouin

Benoît Gouin a beau se trouver «vraiment chanceux» de pouvoir pratiquer autant son métier, le diplômé du Conservatoire d'art dramatique de Québec devrait savoir que c'est son talent et sa persévérance qui lui ont permis d'obtenir des rôles de premier plan comme celui de William Menquit dans Les loups.

L'acteur aux yeux bleus perçants a «adoré le scénario et son pouvoir poétique». Un «gars de gang», il était ravi de pouvoir tourner aux Îles pendant quelques semaines, tout en apprenant les rudiments de la chasse aux phoques et de la conduite de bateau pour interpréter ce capitaine taciturne.

William Menquit ne voit pas d'un bon oeil l'arrivée d'Élie. «Ce sont des gens qui se méfient de ceux qui arrivent de la ville et qui n'ont pas une parenté avec l'endroit. Qui est-elle?» Est-elle le fruit de cette brève aventure qu'il a eue avec une animaliste? Et donc la fille de sa mère? Il a une «méfiance naturelle. Je n'ai pas envie qu'elle monte sur mon bateau. Du moment où elle arrive, il s'en va. Il ne veut pas de troubles. [Les pêcheurs], ce sont des survivants. Le milieu est très hostile. Ils ne partagent pas leurs émotions facilement : il y a plusieurs couches de glace. Ils se cachent derrière ça.»

Manifestement, Benoît Gouin a pris un plaisir fou à endosser ce personnage au cinéma, où il a été très populaire ces dernières années. Même chose pour la télé, où il attend des nouvelles pour la troisième saison de Nouvelle adresse, et où il partage la vedette avec Sébastien Ricard dans une minisérie, Le clan, dont la diffusion est prévue pour l'automne. Sans parler d'un nouveau projet dont il ne peut pas parler, justement. 

Il a négligé le théâtre, ce qui lui pèse. «Le plaisir d'être sur scène, de raconter une histoire avec un public qui réagit... Mais le désir revient.» Désir qui sera bientôt comblé puisqu'il occupera le rôle principal du Tour du monde en 80 jours, d'après Jules Verne, pièce qui sera présentée au Théâtre du Nouveau Monde, du 28 avril au 23 mai, dans une mise en scène d'Hugo Bélanger.

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