Leviathan: la voie de la résistance

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Dans Leviathan, Kolia emprunte une spirale descendante et vit un calvaire où il est confronté aux limites de son libre arbitre, mais aussi à la trahison de ses proches.

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(Toronto) La courte carrière d'Andreï Zviaguintsev était déjà couronnée de nombreux prix lorsque Leviathan a été retenu en compétition au Festival de Cannes, l'an dernier. Depuis, les récompenses s'accumulent : prix du scénario à Cannes, Golden Globe du meilleur film en langue étrangère et nomination aux Oscars dans cette même catégorie. Mais il suscite la controverse en Russie.

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Andreï Zviaguintsev

Photo AFP, Alexander Utkin

On comprend aisément pourquoi. Leviathan est une critique à peine déguisée de la société russe actuelle sur fond de corruption, banditisme et totalitarisme. Il raconte l'histoire de Kolia, un pauvre type exproprié par le maire corrompu de sa petite ville. Il emprunte alors une spirale descendante et vit un calvaire où il est confronté aux limites de son libre arbitre.

Le Soleil a rencontré Andreï Zviaguintsev au Festival de Toronto (TIFF), en septembre, pour discuter des tenants et aboutissants de Leviathan, soit avant que n'éclate la controverse en Russie.

Q Leviathan serait inspiré d'un fait divers qui s'est déroulé en 2004, mais aux États-Unis. Est-ce le cas?

R C'est l'histoire d'un gars ordinaire du Colorado. Il possédait un lopin de terre sur lequel il vivait dans une petite maison à côté de son atelier de soudure. Les propriétaires d'une cimenterie voisine voulaient sa terre. Il s'est mis à résister. Ils ont alors entouré sa propriété d'une clôture, l'isolant de sa communauté. Il a fait de multiples démarches auprès des autorités, personne ne l'a aidé.

Le désaccord s'est transformé en affrontement. Les perspectives étaient tellement sans espoir, que ce travailleur acharné a pris les commandes d'un bulldozer. Il a entouré la cabine de plaques de métal dans laquelle il s'est enfermé. Il a démoli la clôture et rasé l'usine en construction. Il s'est ensuite frayé un chemin à travers les défenses érigées par la police jusqu'au coeur de la petite ville où il a démoli 12 bâtiments, dont l'hôtel de ville, le poste de police et, si mon souvenir est bon, la maison du shérif. Il a choisi soigneusement les bâtiments de ceux qui avaient transformé sa vie en enfer. Il n'y a pas eu de blessés ou de victimes, qu'il a prévenues grâce à ses haut-parleurs. Il est finalement resté coincé dans un bâtiment démoli. Il a prononcé ses dernières paroles avant de se suicider : «Personne n'a voulu m'entendre, là, tout le monde m'a entendu.»

J'ai eu vent de cette histoire au détour d'une conversation lors d'un séjour à New York. J'ai surtout été frappé par cette scène où il quitte son domicile aux commandes de l'engin. Je me suis dit qu'il fallait absolument en faire un long métrage. Finalement, le plus surprenant est qu'il n'y a pas cette scène dans mon film [rires]. Au bout du compte, ce fait divers est tombé dans un terreau fertile pour nourrir mon histoire et donner naissance à une plante complètement différente. Bref, ça a été une source d'inspiration.

Q Est-ce vrai que vous avez aussi puisé dans le livre de Job?

R Oui. Quand nous étions aux balbutiements du scénario, nous nous sommes rendu compte qu'il y avait une histoire ancienne qui racontait des faits similaires. Le livre de Job fait le récit d'un homme qui perd successivement tout ce qu'il possède.

Q Ces deux sources d'inspiration vous ont éventuellement permis de décrocher le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes. Ce doit être une source de fierté?

R [longue pause] Ce dont je suis fier, c'est qu'il ait été choisi dans la compétition officielle et que, oui, nous fassions partie du nombre réduit de films qui ont obtenu un prix. C'est extrêmement important pour le succès du film [à l'étranger] et aussi pour l'obtention de fonds pour mes projets. Pour être complètement honnête, j'avais surtout apprécié les incroyables critiques de la presse internationale, celles du Monde, du Figaro, d'IndieWire, du Variety. Mais ils ont mis la barre tellement haut que je me suis mis à espérer quelque chose d'inhabituel. La prochaine fois, si mon prochain long métrage est sélectionné par l'un des festivals de prestige que sont Cannes, Berlin et Venise, nous allons fermer tout lien de communication et nous isoler de tout ce qui se dit à propos du film.

Q Compte tenu du sujet très critique de la Russie de Vladimir Poutine, il est étonnant que vous ayez obtenu du financement du ministère de la Culture, non?

R C'est vrai, nous avons obtenu 35 % de notre budget [de 7 millions $] du Ministère. Mais les producteurs étaient prêts à le faire sans ce financement. En fait, la décision du gouvernement est tombée une journée avant le début du tournage. Je m'en souviens très bien. J'étais déjà rendu sur place [dans le village de Teriberka] et mes producteurs m'ont appelé pour me demander de revenir à Moscou. Ça nous a aidés, mais je n'ai aucune idée pourquoi, dans les profondeurs du Ministère, quelqu'un a décidé de nous financer. Je crois que cette question devrait leur être posée.

Q Malgré le prix à Cannes, votre film n'a pas encore été projeté en Russie. Pourquoi?

R Les producteurs [préféraient] une sortie simultanée avec le reste du monde. Nous [avions] aussi à suivre une certaine procédure pour les Oscars.

Leviathan est présentement à l'affiche.

Controverse en Russie

Leviathan a beau obtenir récompenses et accolades de la critique depuis sa présentation à Cannes, il ne suscite pas que de l'amour dans sa patrie. Le film d'Andreï Zviaguintsev provoque la controverse. Politiciens, membres du clergé, artistes même, ont uni leurs voix pour dénoncer ce portrait corrosif de la Russie sous Poutine appelant au bannissement de cette «propagande» de la part d'un ennemi de l'État.

Selon plusieurs observateurs, cette clameur nationale témoigne d'une hausse marquée du ressentiment anti-Occident depuis le retour de Vladimir Poutine au Kremlin, en 2012, qui s'est exacerbé avec la crise ukrainienne. «Un grand nombre de personnes estime qu'elles sont injustement critiquées, ostracisées et dénigrées par les Occidentaux et qu'elles doivent se protéger», a expliqué Vladimir Posner, un vétéran journaliste russe, au New York Times.

Toute critique, à plus forte raison si elle vient de l'intérieur, prend des allures de trahison - même si Zviaguintsev a surtout insisté sur le caractère universel de sa fable. Sergey Markov, un politologue fidèle au Kremlin, a suggéré que Zviaguintsev devrait s'agenouiller sur la place Rouge et s'excuser auprès de ses compatriotes.

Après la victoire du réalisateur aux Golden Globes, le 11 janvier, le ministre de la Culture russe, Vladimir Medinsky, n'a pas félicité le réalisateur. Bien au contraire. «Même si les auteurs les font jurer et ingurgiter des litres de vodka, ça ne fait pas des [personnages] de vrais Russes. Je ne m'y suis pas reconnu, ni mes collègues, connaissances ou même des connaissances de mes connaissances.»

Son ministère a ensuite proposé des balises pour bannir les films qui «souillent» la culture nationale.

L'intelligentsia russe s'est portée à la défense de Leviathan en soulignant que M. Medinsky tente de ressusciter le fantasme de l'époque soviétique où le pouvoir bannissait les oeuvres qui ne chantaient pas les louanges du système communiste. On a aussi fait valoir que la Russie a une longue tradition d'artistes qui créent des chefs-d'oeuvre sombres comme Dostoïevski, Tchekhov ou même Tolstoï.

Certains ont aussi souligné que le film pose des questions importantes sur l'état du pays, le réalisateur démontrant une connaissance intime de la vie quotidienne, un amour de la Russie mais aussi son angoisse face à l'avenir.

Dans ce contexte explosif, les yeux de plusieurs Russes seront rivés sur la diffusion des Oscars, le 22 février. Un cinéaste russe n'a pas gagné dans la catégorie du Meilleur film en langue étrangère depuis 1994, alors que Nikita Mikhalkov l'avait emporté pour Soleil trompeur.

Si Leviathan devait l'emporter - ses chances sont bonnes -, on a déjà hâte à la réaction du ministre de la Culture.

Sources : The New York Times et The New Yorker

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