Jean-François Caissy: filmer l'âge ingrat

Jean-François Caissy a réalisé son documentaire La marche... (Le Soleil, Patrice Laroche)

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Jean-François Caissy a réalisé son documentaire La marche à suivre à l'école de son enfance, à Carleton. «Je suis rentré dans mon école secondaire par hasard. Il y a plein de souvenirs qui reviennent, mais là, ça a été olfactif. L'odeur m'a frappé. Ça me parlait trop.» -

Le Soleil, Patrice Laroche

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(Québec) Jean-François Caissy a fait forte impression avec La belle visite (2009), son documentaire sur la vieillesse, qui a obtenu une reconnaissance internationale. La marche à suivre, sur l'adolescence, vient confirmer son talent de cinéaste d'observation et de proximité, en plus de livrer un portrait authentique et cru de l'âge ingrat. Il sera suivi de trois autres sur l'enfance, le début de l'âge adulte et l'âge de raison. Le Soleil a rencontré le réalisateur de 37 ans pour discuter de son choix de tourner dans son coin de pays, de speed metal, d'autobus scolaires, d'intimidation, de la difficulté d'obtenir 450 quittances et de la marche inexorable du temps.

Q Pourquoi filmer les grandes étapes de la vie?

R C'est venu un peu par hasard. Après La belle visite, j'avais le goût de reprendre le même exercice, de travailler par accumulation pour obtenir le portrait d'une génération. Ça m'inspire et me donne des paramètres pour créer. Ça résonne en moi. Le point de départ de la recherche sur la vieillesse, c'était ma grand-mère, qui a été placée dans une maison de retraite après le décès de mon grand-père. J'étais incapable de dire si c'était une bonne chose ou pas. Ça devenait intéressant à explorer un peu à distance. [Cette série], c'est universel. Et comme ce sont des films très ouverts, on peut l'interpréter selon notre vécu. Ça teinte notre regard.

Q Tu es retourné dans ton école secondaire à Carleton. Pourquoi?

R J'ai cherché un peu partout en province pour trouver l'amorce de ce film sur l'adolescence. Jusqu'à temps que je revienne dans mon petit village. Je suis rentré dans mon école secondaire par hasard. Il y a plein de souvenirs qui reviennent, mais là, ça a été olfactif. L'odeur m'a frappé. Ça me parlait trop. Je suis allé voir le directeur, on a discuté. Puis, il y a un parent qui est arrivé avec son jeune, pour réintégrer l'école. J'ai demandé si je pouvais assister à la discussion. Ça a pris 20 secondes. Je me suis dit: «Si je peux entrer une caméra dans cette salle, c'est le coeur du film.»

Q Tu opposes l'encadrement à l'intérieur de l'école à la liberté des ados à l'extérieur de celle-ci. Qu'est-ce que tu voulais montrer?

R Il y a plusieurs [raisons]. Les rencontres sont comme des portraits photographiques vivants. Le spectateur se fait son propre cinéma avec la parole. Je trouvais ça intéressant de créer un univers visuel en dehors et que [ces moments] servent de pause où le spectateur peut réfléchir à ses souvenirs ou se laisser bercer par ces moments plus oniriques. J'aimais bien aussi montrer ces jeunes de 14, 15, 16 ans plus libres, dans des moments qui font partie de leur apprentissage, où ils se cherchent. Il y avait un équilibre à aller chercher là-dedans. Ces plans en extérieur sont très cinématographiques.

Q Parlant d'équilibre, ces entretiens où on voit des jeunes qui fument du pot, qui pratiquent de l'intimidation, ont des difficultés scolaires, mais très peu ceux qui vont bien, est-ce que tu ne t'es pas demandé s'il s'agissait d'une vision tronquée?

R Le concept du film fonctionne pour ceux qui ont une problématique. Filmer quand tout va bien, c'est d'une banalité sans nom. Pour moi, ça demeure des problématiques somme toute mineures qu'on peut regarder avec un certain détachement. Ça représente une partie de la vie pas facile, que personne ne voudrait revivre. Ces rencontres évoquent leur quotidien, de façon assez franche. Moi, mon adolescence, c'était les runs de bus dans lesquelles j'écoutais du speed metal et la jungle de l'école. [...] La chose qui m'a le plus épaté, c'est la rapidité à laquelle ils se transforment complètement...

Q Le consentement de ces jeunes a-t-il été difficile à obtenir?

R Tout le monde était enthousiaste et participatif. Mais la moitié de mon travail a été d'obtenir ces 450 quittances. Ce sont des ados. Souvent, ça ne se rendait pas jusqu'aux parents. Après, on a rappelé tout le monde dont les scènes ont été conservées. Il n'y a pas eu de refus.

Q Tu te fais invisible dans ta réalisation. Une façon de saisir la vie?

R J'aime observer, et que le spectateur ait l'impression d'observer aussi, que le film ne soit pas tout mâché. J'aime capter du réel, et que le spectateur se sente privilégié. Du coup, je ne fais pas d'entrevues, pas de narration... Ça permet l'introspection. Je conserve une certaine distance pour qu'on garde à l'esprit un point de vue plus global.

Critique

Dans la tradition du cinéma-vérité

Il se passe quelque chose de fascinant dans La marche à suivre, le documentaire de Jean-François Caissy. Les ados qui se retrouvent devant la caméra finissent par complètement l'oublier et se livrent avec une franchise parfois brutale. On est dans la grande tradition du cinéma-vérité avec ce portrait fascinant, bien qu'incomplet, de l'âge ingrat où le refus de l'autorité et des conventions s'exprime avec beaucoup de bruit et, parfois, un peu de fureur.

Le long métrage du réalisateur québécois arrive en salle après une tournée de festivals qui a culminé la fin de semaine dernière avec une mention spéciale de la compétition nationale aux 17es Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Avec raison.

La démarche est originale: filmer les grandes étapes de la vie. Après la vieillesse dans La belle visite (2009), il observe l'adolescence avec La marche à suivre. Sa grande force est de ne pas avoir d'a priori. Le cinéaste veut montrer les jeunes tels qu'ils sont.

Il a choisi de tourner en Gaspésie en montrant le fort contraste entre l'encadrement de l'école secondaire et la liberté presque totale des grands espaces. Les endroits s'avèrent révélateurs - il y a beaucoup de lieux de passage dans le film, une illustration de cet âge transitoire et de la marche sociale à suivre à laquelle fait référence le titre. Leurs activités sont souvent une façon de tromper l'ennui.

À ce propos, l'ouverture du film est remarquable. En trois plans, Caissy circonscrit le territoire qu'il va arpenter. Le premier, en extérieur jour, fait voir un jeune qui s'amuse dans la boue avec sa jeep. Le deuxième, en intérieur soir, montre un groupe de hardcore dans son local de pratique. Le troisième? Le défilé des autobus qui conduisent les jeunes à la polyvalente.

Ce sont d'ailleurs les entrevues à cet endroit qui en révèlent le plus. Dans le bureau du directeur, Kim avoue candidement intimider une autre élève. Dave est plus réticent à parler de sa consommation de pot. Un autre jeune se soucie peu de ses nombreuses expulsions. Dans leur langue, vivante et râpeuse, les jeunes vont dévoiler leur vraie nature.

Le réalisateur se fait totalement invisible dans sa mise en scène: les images parlent d'elles-mêmes. Il utilise d'ailleurs des plans fixes, cadrant serré à l'intérieur et large à l'extérieur. C'est tout l'intérêt du film, même si certaines scènes sont parfois anecdotiques.

J'ai toutefois une grande réserve. En privilégiant les moments disciplinaires à l'école, on se retrouve nécessairement avec une vision tronquée de la réalité. On voit peu d'ados «ordinaires», ils ont des rôles muets - bien sûr, les gens heureux n'ont pas d'histoire.

Le documentariste a droit à ce parti-pris. J'aurais seulement aimé avoir une meilleure vue d'ensemble. Reste que les témoignages ouvrent une large perspective sur un âge où on préfère habituellement le secret au livre ouvert.

Jean-François Caissy démontre l'étendue de son talent d'observateur à travers ce beau petit film qui replonge instantanément le spectateur dans ses propres souvenirs d'adolescence. Éric Moreault

***

Au générique

Cote: ***

Titre: La marche à suivre

Genre: documentaire

Réalisateur: Jean-François Caissy

Salle: Clap

Classement: général

Durée: 1h16

On aime: la réalité crue, l'approche non interventionniste

On n'aime pas: l'aspect parfois anecdotique, l'accent sur les ados à problèmes

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