Confessions d'un tournage hitchcockien

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(Québec) Août 1952, 23h30. Un avocat du nom de Villette est assassiné froidement dans son bureau de la rue Sainte-Angèle, dans le Vieux-Québec. La police sème l'émoi en révélant que le principal suspect est le prêtre Michael Logan, de la paroisse Saint-Zéphirin-de-Stadacona. Lié par le secret de la confession, l'abbé Logan couvre l'un de ses sacristains, véritable meurtrier, et voit son passé amoureux resurgir au même moment.

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Les stars d'I Confess, l'oscarisée Anne Baxter et le charismatique Montgomery Clift, sur le pont du Louis-Jolliet.

Une fois approuvé par le clergé qui régnait alors en maître à Québec, ce synopsis du film I Confess a été planté par le grand Alfred Hitchcock dans divers lieux emblématiques de la capitale.

Le réalisateur britannique s'amène à l'été 1952, après un repérage effectué avec sa femme l'hiver précédent. Rejetés dans la très catholique Irlande (où le film est banni à sa sortie), Hitchcock et les producteurs des studios Warner Brothers convainquent l'archevêché de Québec de camper leur histoire dans son paysage clérical.

Si le générique aligne de grandes stars de Hollywood, le bellâtre Montgomery Clift et l'oscarisée Anne Baxter au premier rang, quelques Québécois ont leur place dans la distribution.

«Je suis beaucoup plus, aujourd'hui à 87 ans,... (Photothèque La Presse) - image 2.0

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«Je suis beaucoup plus, aujourd'hui à 87 ans, impressionné d'avoir joué dans un film d'Hitchcock et d'avoir été choisi par lui que je l'étais à ce moment-là. Parce que ce que je faisais ici était beaucoup plus intéressant que le rôle qu'on m'offrait dans I Confess», note Gilles Pelletier.

Photothèque La Presse

Le comédien Gilles Pelletier hérite d'un rôle de quelques répliques, celui du maladroit frère Benoît. Ovila Légaré (Un homme et son péché) demeure muet en incarnant l'avocat et maître-chanteur Villette, tué au début du film. «Hitchcock était en admiration devant Ovila Légaré, se souvient Gilles Pelletier. Il m'avait dit : "Connaissez-vous M. Légaré? C'est un grand acteur"», imite-t-il d'une voix grave, dans un anglais à l'accent british. «J'avais dit ça à Ovila, puis il m'avait dit : "Ouin, il m'a pas offert de plus grand rôle par exemple!"»

M. Pelletier n'a même pas passé une audition pour apparaître dans le film d'une heure et demie. Son ancien agent, le producteur Paul L'Anglais, avait été approché par les bonzes de Warner Brothers pour combler les seconds rôles. L'artiste de 87ans se rappelle d'une première rencontre plutôt «superficielle» avec Alfred Hitchcock, qui l'avait seulement prié de conserver sa coupe de cheveux en brosse et d'essayer des lunettes.

«Je suis parti avec l'impression que c'était un homme gentil, poli. Paul L'Anglais m'a appelé, tout de suite après, pour me dire : "Hey, il te veut dans le rôle à tout prix"», raconte-t-il, en précisant que Hitchcock l'avait vu jouer dans un docu-fiction sur la sécurité des bûcherons...

«Je suis beaucoup plus, aujourd'hui à 87 ans, impressionné d'avoir joué dans un film d'Hitchcock et d'avoir été choisi par lui que je l'étais à ce moment-là. Parce que ce que je faisais ici était beaucoup plus intéressant que le rôle qu'on m'offrait dans I Confess», note Gilles Pelletier.

Voyage à Hollywood

À l'époque, il avait été davantage épaté par l'«énormité de la mécanique du cinéma» à Hollywood, où il avait dû se rendre pour les scènes intérieures. Deux jeunes Québécoises étaient aussi du voyage. Elles interprètent les soeurs qui mettent les détectives sur la piste du prêtre Logan.

Des deux fillettes, plusieurs se rappellent Renée Hudon, l'ancienne animatrice, qui n'avait alors que 10 ans. Tout comme la jeune Carmen Gingras, originaire de Verdun, elle a retenu l'attention de Hitchcock grâce à ses «grands yeux expressifs».

Autres critères du maître du suspense : les recrues devaient maîtriser l'anglais, tout en ayant un accent qui trahissait leur origine francophone, et n'avoir jamais reçu de formation en théâtre.

Après un infructueux avis de recherche diffusé sur les ondes de CHRC, l'équipe de Hitchcock débarque au Conservatoire Francis-Sinval, où Renée Hudon apprend le ballet et la diction. Elle sera celle retenue parmi la dizaine d'aspirantes qui ont passé une audition au Château Frontenac.

Dès le premier jour du tournage, le père de la petite Hudon se mesure au caractère de Hitchcock, qui lui colle des lunettes au nez. «Mon père était très agacé par ça, parce qu'il trouvait dommage de mettre des lunettes sur les beaux yeux de sa fille», rigole Renée Hudon. «Hitchcock a répondu : "Mister Hudon, ce sera avec des lunettes ou ce ne sera rien." On ne discutait pas avec Hitchcock», poursuit la communicatrice.

Elle se rappelle aussi qu'à leur arrivée à Hollywood, en octobre 1952, sa nouvelle amie Carmen avait piqué au vif Hitchcock. C'est que la brunette s'était fait offrir une permanente par sa tante coiffeuse, alors qu'elle avait les cheveux bien plats lors des tournages extérieurs à Québec. «Qu'est-ce que vous pensez que Hitchcock a fait? D'abord, une colère. Et il l'a envoyée chez la coiffeuse se faire raidir. Elle pleurait», raconte Mme Hudon.

Les colères de Hitchcock

Et il était comment, Hitchcock, quand il se fâchait? «Il parlait très fort. Avec nous, il était très gentil, il aimait beaucoup les enfants. Mais avec les adultes, c'était plus difficile, il était plus exigeant», souligne-t-elle. Elle le voit encore s'énerver contre un Gilles Pelletier qui n'échappait pas assez fort sa bicyclette. «Hitchcock avait demandé une fois : "Plus fort, plus fort!" La troisième fois, il s'est mis à lui crier par la tête.»

Le principal intéressé reconnaît que Hitchcock pouvait être «très dur». «Je pense que tous les grands artistes ont ce côté dur pour le métier», nuance M. Pelletier. «On sentait quand il n'aimait pas quelque chose ou quand il n'aimait pas quelqu'un.»

Le cinéaste et les deux vedettes américaines du film étaient d'ailleurs à couteaux tirés, se rappellent Gilles Pelletier et Renée Hudon. «Charmant» à leur égard, Montgomery Clift n'avait pas bonne réputation sur le plateau. Dans l'une de ses biographies, on rapporte qu'il se droguait beaucoup à l'époque d'I Confess et qu'il avait fréquenté des endroits peu recommandables à Québec, dont un «bar de matelots» où «il s'était fait casser la gueule», relève M. Pelletier.

«M. Hitchcock, je me souviens du regard qu'il avait en le regardant. Il savait qu'il se droguait, il avait du trouble avec lui. Mais il savait quand même reconnaître son génie d'acteur», ajoute-t-il.

Hitchcock ne portait pas non plus Anne Baxter dans son coeur. «C'était son troisième choix. Je ne veux pas entrer dans les détails de scènes auxquelles j'ai assisté, mais il n'était pas content. Il avait même menacé de la remplacer si elle ne changeait pas de comportement. [...] C'était une bonne actrice, mais il ne l'aimait pas», avance Renée Hudon.

N'empêche, l'ambiance en studio était des plus conviviales, selon M. Pelletier et Mme Hudon. Cette dernière se souvient que Hitchcock les montait, Carmen et elle, sur ses épaules pour qu'elles soient «naturelles et détendues».

Sus à la censure

Le soir de la première mondiale, le 12 février 1953, les stars du film et tout le gratin de Québec foulent le tapis rouge du cinéma Capitol. Hitchcock rayonne... jusqu'à ce qu'il réalise que des scènes de son film ont été retranchées. Deux minutes et demie d'intrigue manquent à l'appel. «Hitchcock était très, très fâché», se remémore Renée Hudon, qui rapporte que le réalisateur était sorti de la salle en constatant l'intervention du Bureau de la censure.

Le lendemain, Gilles Pelletier s'était présenté à une réception pour l'équipe du film, à Montréal. Paul L'Anglais l'avait averti que Hitchcock était «de mauvaise humeur». «Lui qui avait été si gentil avec moi, il n'a pas été gentil cette fois-là. Il m'a donné la main en disant : "Bonne soirée" et il est parti ailleurs», dit-il.

Les mots du réputé cinéaste à la radio anglaise restent eux aussi gravés dans sa mémoire: «Tout ce que je peux dire, c'est qu'il y aura une version d'I Confess pour la province de Québec et une autre pour le reste du monde!»

Renée Hudon présidera l'hommage au film I Confess... (Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve) - image 3.0

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Renée Hudon présidera l'hommage au film I Confess du prochain Festival de jazz de Québec.

Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Petit rôle, grand impact

L'ancienne animatrice Renée Hudon doit sa carrière à Alfred Hitchcock. C'est elle qui le dit, sans hésiter ni rire. «Sans lui, je n'aurais pas commencé à faire de la radio à 10 ans», justifie-t-elle. «Peut-être aurais-je fait le même métier, mais certainement pas avec la chance que j'ai eue, alors que Hitchcock a associé son célébrissime nom au mien.»

C'est pourquoi elle ne pouvait refuser la présidence d'honneur de l'hommage au film I Confess du prochain Festival de jazz de Québec. La soirée se tiendra au Château Frontenac le 17 octobre, soit 60 ans exactement après son retour de Hollywood.

Pour l'occasion, les pianistes Lorraine Desmarais et Ran Blake, spécialiste du film noir, replongeront chacun à leur manière dans les musiques des oeuvres de Hitchcock. Des archives et extraits du film seront projetés sur les murs de la salle de bal, où le réalisateur anglo-américain a tourné la chasse à l'homme finale.

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