Le discours du roi: histoires de bègues

Le film «Le discours du roi», mettant en...

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Le film «Le discours du roi», mettant en vedette l'acteur Colin Firth dans le rôle du roi George VI, a été acclamé un peu partout dans le monde par des associations de bègues, puisqu'il permet de braquer les projecteurs sur le bégaiement, un mal encore aujourd'hui tabou.

Daphnée Dion-Viens
Le Soleil

Le discours du roi s'ouvre sur une scène poignante. Le futur roi George VI s'apprête à prononcer un discours devant une foule. Il se dirige lentement vers la tribune. Quelques secondes avant d'ouvrir la bouche, sa gorge se noue. Ses mâchoires se crispent. La peur se lit littéralement sur son visage. Il tente de prononcer quelques mots, sans succès. Malaise. Bien calé dans son fauteuil, le cinéphile ne peut que partager l'embarras du monarque, interprété avec brio par Colin Firth.

Un peu partout dans le monde, des associations de bègues ont acclamé ce long-métrage réalisé par Tom Hooper.

«L'espoir a remplacé les moqueries et les ricanements. Pour les gens qui souffrent de bégaiement, Le discours du roi permet de faire un pas de plus vers la compréhension et l'acceptation, tout en offrant une occasion unique de parler de leur problème dans un contexte d'empathie. Les bègues peuvent marcher la tête haute. C'est le plus grand apport de ce film», a déclaré récemment la Stuttering Foundation of America, une référence en la matière.

Les orthophonistes consultés par Le Soleil s'entendent aussi pour louer les mérites de ce film. En plus de mieux faire connaître le problème, ce long-métrage s'appuie sur de solides bases scientifiques, affirment-elles. À l'écran, celui qui vient en aide au roi George VI est Lionel Logue, présenté comme un orthophoniste australien aux méthodes peu orthodoxes.

«Il faut se replacer dans le con­texte des années 30. Pour l'épo­que, ce qui est présenté comme traitement dans le film est très réaliste», affirme Julie Fortier Blanc, professeure à l'École d'orthophonie et d'audiologie de l'Université de Montréal. Les Australiens ont d'ailleurs été des précurseurs dans le traitement du bégaiement, et les méthodes présentées à l'écran étaient en effet considérées comme ­avant-gardistes, ajoute-t-elle.

Même certaines scènes plus loufoques sont bel et bien ancrées dans les croyances de l'époque, poursuit Mme Fortier Blanc. Au début du film, un vieux médecin tente de traiter le futur roi en lui introduisant des billes dans la bouche. Cette pratique, courante à l'époque, était basée sur une légende qui remonte à la Grèce antique. Démosthène, un homme d'État athénien, aurait réussi à guérir son problème de bégaiement en s'exerçant à parler avec des cailloux dans la bouche.

Aujourd'hui, des exercices de respiration et de relâchement des muscles de la mâchoire sont encore pratiqués, indique de son côté Natacha Beausoleil, une orthophoniste qui s'est spécialisée dans le traitement du bégaiement : «On travaille aussi sur des stratégies de fluidité. On va tenter d'attacher les mots pour que ça glisse bien d'un mot à l'autre.»

Il n'est toutefois pas nécessaire de pratiquer ses exercices de respiration étendu au sol avec une reine assise sur son ventre, ajoute-t-elle en riant. Après tout, Le discours du roi reste un film, et non un documentaire.

Même si les experts s'entendent pour dire que le film traduit bien les difficultés associées à ce trouble de la parole, Jean-Louis Laliberté estime qu'il est quand même difficile de s'imaginer à quoi ressemblent vraiment ses journées.

À 41 ans, M. Laliberté doit surmonter quotidiennement son problème de bégaiement. «Même si plusieurs personnes ont vu le film, je ne suis pas certain que les gens peuvent vraiment s'imaginer ce que ça implique dans la vie de tous les jours», lance-t-il.

«C'est sûr que lorsqu'on doit lire un texte, les mots sont choisis, on n'a pas de porte de sortie. Alors que quand on parle, on a toujours des routes alternatives qui nous donnent des mots de remplacement. Si je bloque sur un mot, j'ai toujours ou presque une deuxième phrase toute prête. Je fais ça tout le temps.»

Réussir sa vie

Son problème d'élocution ne l'a toutefois pas empêché de réussir sa vie. Père de trois enfants, M. Laliberté est aujourd'hui directeur principal en fiscalité chez Samson Bélair/Deloitte & Touche. «Je fais affaire avec des gens partout dans le monde, alors, selon les cultures, il y a des clients que ça dérange parfois. Mais la plupart du temps, ça va bien. Je n'ai pas l'impression que ça m'a déjà fait perdre des clients», dit-il.

Jean-Louis Laliberté a commencé à bégayer assez tard, au début de l'adolescence. C'est peut-être ce qui explique en partie pourquoi il n'est jamais parvenu à corriger complètement son problème d'élocution. Il avoue lui-même qu'à l'époque, il n'a pas fait énormément d'efforts à ce chapitre.

«J'ai toujours été premier de classe dans ma vie. J'ai donc toujours su que ce que j'avais à dire était pertinent, ç'a probablement fait en sorte que je n'ai pas travaillé beaucoup sur ça. Je me disais : "Ils me prendront bien comme je suis." Je me suis fait écoeurer en masse à l'école, mais ce n'était pas toujours des gens qui avaient de bons résultats. Alors, je me disais qu'ils avaient beau dire ce qu'ils voulaient, je savais que ce que je valais. Ça m'a permis d'avancer.»

Aujourd'hui, M. Laliberté a encore recours au service d'une ­orthophoniste. Chaque jour, il ferme la porte de son bureau et fait ses exercices pendant une quinzaine de minutes. Au programme : respirations et lecture à voix haute. «Je compare mon cas à un sportif qui s'entraîne. Ça fait partie de ma routine. Quand j'arrête les exercices, ça paraît tout de suite. Dans mon cas, mon principal handicap, c'est que je parle trop vite. Il y a 85 % du problème qui se règle quand je prends le temps de parler plus tranquillement.»

M. Laliberté souligne qu'à l'âge adulte, ceux qui bégaient traînent avec eux un lot de souvenirs négatifs qui n'aident pas à ­régler le problème. «À chaque fois qu'on prend la parole, on a peur de s'enfarger. On finit par avoir peur d'avoir peur», laisse-t-il tomber. Ce ­dernier souligne par ­ailleurs qu'une des pires choses à faire lorsqu'on discute avec un bègue, c'est bien de terminer les phrases à sa place.

Aujourd'hui impliqué dans l'Association des jeunes bègues du Québec, Jean-Louis Laliberté a rencontré plusieurs parents au fil des ans. «J'ai vu des mères qui avaient les larmes aux yeux en voyant qu'il y a une vie, malgré le bégaiement. Je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup de craintes au niveau des parents lorsqu'ils se rendent compte que leur enfant a un problème.»

Il tient toutefois à rappeler que le bégaiement empoisonne tout de même le quotidien. «Ce n'est pas facile. Si un de mes enfants commençait à bégayer, je ferais vraiment tout pour qu'il puisse le contrôler. Ce n'est pas un cul-de-sac, mais c'est un obstacle de plus dont personne n'a besoin. Ce n'est pas parce que j'ai réussi à avoir une vie et une carrière intéressantes que je ne voudrais pas mieux pour mes enfants.»

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