Le petit René au nez rouge

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David Goudreault
La Tribune

Travailleur social de formation et de métier, ayant notamment oeuvré en prévention du suicide et auprès des victimes d'actes criminels, David Goudreault est un témoin privilégié des dommages que peuvent causer les blessures intérieures et les carences affectives jamais comblées. Le personnage principal de son premier roman, La bête à sa mère, est justement un jeune délinquant qui a été trimballé d'un foyer d'accueil à un autre. Il ne faut donc pas s'étonner si ce conte de Noël de l'auteur sherbrookois emprunte des sentiers moins merveilleux et plus réalistes... jusqu'à un certain point. Car Noël, nous rappelle Goudreault, est peut-être une fête qui ouvre grand la porte aux abus, mais il reste un moment où tous les espoirs sont permis et toutes les renaissances sont espérées. Bonne lecture!

René était soûl, Renée en était sûre. Et déçue. D'ailleurs, elle le boudait face à la fenêtre de la cuisine. Ze suis pas soûl, ze suis cocktail... Cocktails au pluriel dans ce cas-là, tu pues la bière jusqu'icitte! René tentait de se rapprocher de sa femme en retenant son souffle. Ne m'approche pas! Il s'est arrêté net, respirant par le nez.

Tu devais rentrer en finissant de travailler, y'a quatre heures de ça! René, qui traînait un rhume depuis octobre, n'en pouvait plus de mal respirer. Et il voulait se défendre. Libérant son argumentaire et son haleine de fût du même souffle, il a plaidé : mais ma petite bibiche, c'est le temps des Fêtes! Sa bibiche lui a brandi une louche sous son gros nez rouge. Tu fêtes à l'année mon René, pis laisse-moi te dire que t'es pas un cadeau!

Sous le sapin, René s'était assoupi. La face dans la crèche, une bouteille de parfum mal emballée dans la main gauche et une bière presque pleine dans la droite. Renée se désolait de le voir ainsi et ne savait plus comment l'aider. Malgré huit ans de vie commune, elle envisageait de le quitter s'il ne mettait pas l'alcool de côté. Mais elle ne pouvait pas le laisser la veille de Noël. Pour l'instant, elle enlevait le pied du petit Jésus de la narine de René, essuyait le filet de bave qui coulait jusqu'aux pieds de Joseph, traînait son homme jusqu'au lit conjugal.

Le cadran hurlait. Le soleil tapait. Et Bibiche bardassait dans la salle de bain. Lève-toi! T'as un rendez-vous à dix heures! Un autre matin. Le corps de René lui présentait l'addition, encore une fois : mal à la tête jusqu'au bout des cheveux. En s'habillant, il se répétait que sa femme avait peut-être raison, qu'il buvait peut-être trop ou trop souvent ou trop, trop souvent. Il réfléchissait à voix haute : je devrais slaquer un peu avant que ce soit mon propre corps qui me slaque. C'est ce que son médecin allait lui conseiller aussi, pas plus tard que ce matin. Il aurait voulu remettre son rendez-vous annuel, mais le docteur Dulutin n'était libre que le vingt-quatre décembre.

Même le café lui en voulait. Un curieux goût de savon à vaisselle supplantait celui de la crème. Et Renée qui ne le lâchait pas; tu suis le climat de la planète, mon René, t'es de plus en plus chaud chaque année! Finalement, c'était une bonne idée ce rendez-vous médical : René se sentait incapable de l'endurer davantage. Elle lui a zippé le manteau sur le dos avant même qu'il trouve à rouspéter. Va voir le médecin pis respire pas trop fort, tu pourrais le soûler juste avec ton haleine de fond de tonne! René s'est pris une canne à la menthe dans le sapin.

La voiture était déjà chargée de cadeaux. Ils avaient un souper de réveillon le soir même. Juste d'y penser, il avait déjà soif. Son frère Jean-René et sa femme, Renelle, possédaient une belle réserve de fort. Sa soeur, Renée-Claude, apporterait quelques bonnes bouteilles de rouge aussi. Pour sa part, il apporterait ses meilleures bouteilles de vin maison. Grosse édition, il était presque bon. Dans le reflet du rétroviseur, son nez rouge lui rappelait qu'il avait encore abusé de sa production, et de multiples comparaisons.

Docteur Louis-Martin Dulutin était un bon médecin, à l'écoute de ses patients, inquiet de leurs mauvaises habitudes. Yeux vitreux, bedaine de bière, tremblements et gros nez rouge... René, tu bois trop! Comme un enfant qui se fait gronder, René fixait le plancher en balbutiant des excuses. Mmoui, mais... les partys de bureau, les fêtes... les rabais de la SAQ... Le médecin lui coupa la parole et le sifflet du même coup : tu peux en mourir René! Silence mélodramatique dans le bureau de consultation. Mmoui, mais les cinq à sept... ils donnent une casquette avec la caisse de vingt-quatre au dépanneur...

Tandis que René se débattait avec ses mauvaises raisons de maintenir son alcoolisme intact, le docteur Dulutin fouillait dans son armoire. Voilà... Mon cher René, je vais te faire une prise de sang, pour vérifier l'état de ta prostate.  À moins que tu préfères les voies naturelles? René serrait les fesses en réclamant sa prise de sang. Distrait par certaines images mentales, il n'a pas remarqué que la seringue du docteur Dulutin contenait un liquide vert et scintillant. Profitant de certains pouvoirs hérités de son père, Noël, le bon docteur Dulutin venait de lui injecter du jus de Magie-Des-Fêtes. Hé oui, c'est un conte, alors bim bam boum, y a des effets spéciaux!

L'auteur David Goudreault... (La Tribune, Maxime Picard) - image 2.0

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L'auteur David Goudreault

La Tribune, Maxime Picard

De retour à la maison, René se sentait un peu bizarre. C'est vrai que tu sens bizarre, va donc prendre ta douche! Bibiche était encore irritée de la veille et inquiète de la veillée à venir. Elle craignait qu'il termine la soirée comme l'année précédente : grimpé dans le sapin, le chat sur la tête, en chantant du Michel Louvain... Oui, sa décision était prise, s'il était imbuvable encore cette année, c'en était fini de leur couple.

T'es donc ben beau, t'es ben fine, c'est donc bon, t'es ben belle, etc. Le réveillon allait bon train. Renée surveillait René du coin de l'oeil. Il en était déjà à sa troisième bière et deuxième coupe. Il ne tarderait pas à chanceler ou à faire un commentaire déplacé. Ce n'était qu'une question de temps.

René se dépêchait de vider son verre et de le remplir à nouveau. Avec les années, il avait développé une certaine résistance aux effets de l'alcool, mais là, vraiment, il ne ressentait rien. T'aurais pas rapporté un peu de rhum de Cuba, mon Jean-René? Aux grands maux les grands moyens. Après quatre verres, toujours rien. Il allait demander des renforts russes quand son frère l'a pris par l'épaule pour l'emmener à l'écart. Ça va pas, René, Renelle a une tumeur au sein pis on attend des résultats de scan... Ça me fait peur... René a déposé son verre et a pris son cadet dans ses bras, comme un homme, longtemps. Assez longtemps pour que son frère se sente soutenu. Il n'avait jamais fait ça avant.

Plus en forme qu'il ne l'avait été depuis des mois, il animait les conversations, jouait avec les enfants, chantait juste et assurait la tournée des petites bouchées. Faudra que je remercie le docteur Dulutin, sa prise de sang me replace la santé au plus haut, ho ho!

Jusqu'au repas, René n'en continuait pas moins de vider ses verres dès que Renée regardait ailleurs. Rien à faire, il demeurait sobre comme un poupon hassidique. Il espérait prendre de l'élan avec les bonnes bouteilles de Renée-Claude.

Désespoir : il buvait plus qu'il ne mangeait, mais demeurait sensé et agréable. Politisé, même : en s'attaquant à l'éducation et la santé, le gouvernement Couillard démontre qu'il n'a d'autre programme que sa soumission au néolibéralisme sauvage... Silence. Passe-moi le sel, Renelle! Et de boire encore, en vain, du fort et du vin jusqu'à la fin de la soirée.

C'était ben bon, t'étais ben belle, le sapin était ben beau, on se revoit au jour de l'An, etc. Dehors, il floconnait dans la brise. La nuit s'annonçait belle comme sa soirée. René remarqua qu'il était serein, qu'il avait passé un bon moment malgré l'absence d'ivresse. Et pour une rare fois, René et Renée ne se chicanaient pas pour savoir qui allait conduire.  Même que sa femme se collait contre lui sur le chemin du retour. Beau party, cette année. T'étais agréable... Ton frère m'a dit que t'as su l'écouter, que tu l'as aidé. Même les enfants te trouvaient drôle... T'es hot quand t'es pas chaud, mon homme! Elle appuya ses propos d'un long baiser sur la joue. Le petit René en rougissait.

C'est vrai que c'était plaisant d'avoir toute sa tête, même s'il ne comprenait pas pourquoi. Il pourrait diminuer la boisson, peut-être même arrêter. Un collègue de travail l'avait déjà invité aux Renés Anonymes, il envisageait d'aller y faire un tour. Rien à perdre. Mais pour l'instant, il devait s'arrêter en bord de route.

Sourire aux lèvres, l'âme en paix, René a soulagé sa vessie dans un banc de neige. Après son départ, en grandes lettres jaunes et vertes, scintillantes, on pouvait lire : Joyeux Noël et bonne année!

À vous aussi!

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