Il n'y a pas que Céline Dion qui soit superstar. Mais son adulation au Québec est telle qu'elle devient omniprésente dans la psyché collective. Olivier Choinière s'en est inspiré lorsqu'il a commencé à travailler la pièce, il y a 10 ans. «Qu'on le veuille ou pas, on devient au courant de tous les détails de sa vie intime. Ce phénomène de médias de masse m'agaçait et me fascinait en même temps», explique-t-il.
D'où l'idée du quatuor d'employés, en pause à l'heure du midi, qui tentent de comprendre ce qui motive leur vedette adulée à prendre une sabbatique. L'auteur ne tenait pas à écrire une critique d'un travail aliénant et avilissant. «Le Walmart prend plutôt figure de symbole. On vit tous dans ce centre commercial qui semble couvrir tous les aspects de la vie, ce monde dans lequel on est tous des consommateurs, d'abord et avant tout, où tout est à consommer, à commencer par la vie des autres. Les personnages mangent du Céline Dion.»
Chacun des protagonistes veut surtout s'approprier la chanteuse en fait, pour vivre son mythe à travers le récit de ses «exploits», somme toute banals. «En la racontant, ils aspirent à une certaine gloire, qui va leur retomber dessus.»
À la félicité, donc, qui devient une incarnation du bonheur ultime, tellement grand, en fait, qu'il touche au divin. Car au XXIe siècle, ces créatures médiatiques au firmament du star-système se sont substituées aux dieux. «Ils ont des gloires et des chutes magnifiques. [...] Céline a le pouvoir de rester banale et donc d'être comme nous.» Il est donc plus facile de partager son destin, de croire que ça pourrait nous arriver. Mais «c'est une illusion».
L'auteur de Félicité croit que cette pulsion - vouloir se substituer à ces hommes et femmes qu'on place sur un piédestal - ne fait pas que combler un désespérant vide existentiel. «Il y a quelque chose d'insupportablement tiède dans nos vies, de trop normal qui fait qu'on a le goût de fuir. En même temps, ces dieux, quand ils chutent en enfer, on est bien content d'être assis confortablement dans notre salon alors que d'autres se traînent dans la dèche, le désespoir et l'enfer de la consommation [Whitney Houston, Michael Jackson...]. Il y a quelque chose de rassurant et de réconfortant dans cette position», croit-il
D'autant que, dans la pièce, s'il y a l'Éden de Céline, il y a aussi l'enfer d'Isabelle Côté, cette esclave sexuelle de 22 ans décédée du cancer des ovaires après avoir été abusée à répétition par sa famille. Une horreur qui a été largement répercutée dans une certaine presse sensationnaliste. «On consomme, on jouit et on profite de l'un et de l'autre. On voudrait être à la place de Céline, mais on ne voudrait surtout pas être à la place d'Isabelle. Ça participe d'un même phénomène.»
Dans Félicité, les préoccupations d'Olivier Choinière rejoignent celles qu'avait exprimées Guy Debord dans un essai retentissant, La société du spectacle. Il l'admet volontiers, puisqu'il a placé une citation de l'écrivain au début du livre de sa pièce. «On est dans une position de consommateur, de voyeur, qui fait en sorte qu'on est en dehors de la vie. Au lieu d'appréhender la vie, qu'on voit toujours à travers un filtre, une plate-forme, et donc sur laquelle on n'a pas d'emprise, ni de pouvoir.»
Prise de parole
On l'aura compris, le théâtre est le lieu d'une prise de parole pour Olivier Choinière, celui d'une certaine réflexion sur le monde. Ce qui contraste fortement avec la superficialité et l'instantanéité des modes de communication actuels. «Il y a un côté archaïque et un peu anachronique à se rassembler en communauté. En même temps, c'est d'autant plus urgent et nécessaire que tout nous amène à ne pas être là. Il faut trouver les propos et les formes qui nous rappellent qu'on est là et qu'on n'est pas en train de regarder un autre spectacle qui relève du divertissement comme objet de consommation. Pour moi, le théâtre est paradoxalement le lieu du spectacle qui nous sort du spectacle. J'ai la foi que les mots nous transforment.»
Choinière, 39 ans, fait partie de cette nouvelle génération de dramaturges québécois avec Olivier Kemeid, Philippe Ducros, Étienne Lepage, Fabien Cloutier et d'autres dont les textes sont singulièrement absents à Québec. «Mets-en. Je trouve ça bien dommage.» Remarquez, à Montréal aussi, ce n'est pas toujours évident. C'est la raison pour laquelle il a cofondé le Théâtre Aux Écuries, qui présente une demi-douzaine de pièces par année, mais qui reçoit près de 80 soumissions.
On ne s'étendra pas là-dessus, puisque Félicité ouvre la saison de la Bordée, dans une mise en scène de Michel Nadeau. La pièce sera défendue par une distribution quatre étoiles : Lorraine Côté, Hugues Frenette, Véronika Makdissi-Warren et Patric Saucier.
Vous voulez y aller?
QUOI : Félicité
QUAND : 18 sept.au 13 oct., 19h30
OÙ : la Bordée
BILLETS : 24 $ à 35 $
RÉSERVATION : 418 694-9721, poste 1