PIQUE suit le destin entrecroisé de plusieurs personnages qui luttent contre leurs démons intérieurs (le bien contre le mal) dans cette Babylone moderne qu'est Las Vegas, avec sa faune typique: touristes, prostituées, employés d'hôtel, croupiers, arnaqueurs... On voit bien qu'à la loterie de la vie, tous ne tirent pas les bonnes cartes. Et qu'il suffit de peu pour être lessivé.
En miroir, un autre désert: celui de l'Irak que les États-Unis envahissent en chassant l'As de pique (Saddam Hussein - chacun des membres de sa dictature était représenté par une carte à jouer lors de la guerre du Golfe). En filigrane, les dilemmes moraux des soldats.
Dans ce volet centré sur la guerre, et les vices des hommes, l'équipe de création oppose Éros et Thanatos, l'Orient et l'Occident, le combat du bien et du mal, la chute et la rédemption (bien illusoire dans PIQUE)...
Lepage a caché un joker dans son jeu. Et celui-ci vient souvent mêler les cartes, surtout quand les personnages pensent maîtriser la situation. C'est le diable tentateur dans la traversée du désert qu'accomplissent les pêcheurs.
On souligne souvent la force évocatrice des prouesses de mise en scène que réalise Robert Lepage. Un peu moins que le diable d'homme sait raconter une histoire et lier ses tableaux, ici en utilisant des numéros typiquement vegasiens pour les transitions. Le plaisir des interprètes (et des spectateurs) est évident. Son humour ironique fait aussi souvent mouche.
Pour illustrer son propos, le créatif metteur en scène utilise une scène circulaire où le public prend place sur quatre côtés - comme une table à cartes. Ce plateau créé par Jean Hazel se métamorphose en casino, en chambre d'hôtel ou en scène de guerre en un clin d'oeil. Le dramaturge a beau utiliser les toutes dernières trouvailles technologiques, il lui suffit parfois d'un rien pour faire illusion, créant, par exemple, une piscine avec deux rampes et un jeu de lumière. Les derniers moments dans le désert sont époustouflants.
Les éclairages de Louis-Xavier Gagnon-Lebrun sont d'ailleurs particulièrement réussis, jusque dans les plus petits détails (les changements qui imitent le rayonnement des néons, par exemple).
Un coup de chapeau particulier aux six acteurs qui, à l'instar de Lipsynch, doivent endosser de multiples rôles et en changer à toute vitesse - les scènes courtes se succèdent à un rythme d'enfer. Leurs métamorphoses relèvent de l'exploit.
Le public torontois a réservé un accueil chaleureux à PIQUE, même si l'ensemble est encore en période de rodage. La complexité des entrées et des sorties de scène, par les trappes situées dans le plancher, rend parfois les acteurs hésitants, voire maladroits. La scène circulaire grince par moments, ce qui enlève de la magie à la représentation.
Ce sont des ajustements qui s'affineront au fil du temps, de même que certaines scènes qui seront resserrées ou même retranchées. Au final, Lepage a livré avec sa maestria habituelle une mise en scène ambitieuse, tant sur le plan scénique que sur celui du récit. On a déjà hâte de le voir abattre ses prochains atouts.
PIQUE est à l'affiche du festival Luminato, à Toronto, jusqu'à dimanche.