Jeux de cartes 1: PIQUE : Lepage joue son atout

Chaque volet de Jeux de cartes explore un... (Photothèque Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve)

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Chaque volet de Jeux de cartes explore un univers: le pique, les militaires (photo du bas); le coeur, la religion; le carreau, les affaires; le trèfle, les prolétaires. «Ces quatre strates sont exploitées dans chacun des spectacles, explique Robert Lepage. Même si PIQUE est axée sur la guerre, les autres thèmes sont là, mais pas à l'avant-plan. C'est un jeu.»

Photothèque Le Soleil, Jean-Marie Villeneuve

Éric Moreault
Le Soleil

(Québec) L'idée a germé quand le projet 360°, un réseau international de lieux artistiques circulaires créé en 2010, lui a demandé une pièce. «J'étais un peu réticent. Faire circulaire pour faire circulaire, ça ne me disait rien.» D'autant que le Québécois s'était déjà frotté au concept en mettant en scène le Growing Up Tour de Peter Gabriel, en 2002.

«Puis ça m'a frappé: un jeu de cartes, c'est ça. Tout le monde est assis autour de la table. Je trouvais que c'était une bonne excuse. Et c'est une ressource qui contient l'idée des mathématiques, du hasard, de la fortune, de la superstition. C'était un matériau de départ très riche et très ludique, une idée que je défends toujours en création théâtrale, l'idée du jeu.»

Voilà pour la prémisse de Jeux de cartes, dont chaque volet explore un univers inspiré de l'atout qui le représente: le pique, les militaires; le coeur, la religion; le carreau, les affaires; le trèfle, les prolétaires. «Ces quatre strates sont exploitées dans chacun des spectacles. Même si PIQUE est axée sur la guerre, les autres thèmes sont là, mais pas à l'avant-plan. C'est un jeu.»

Comme d'habitude chez le dramaturge, la pièce met en scène les destins croisés de plusieurs personnages, au sein d'un imposant dispositif scénique à 360° qui comprend 36 trappes par lesquelles entrent et sortent les six acteurs. Un prétexte aussi pour repousser ses limites créatives.

La première mondiale a eu lieu en mai, à Madrid. Bien qu'il s'agisse, encore une fois, d'une création collective en évolution, «c'est plus structuré et cohérent». Et PIQUE «se tient tout seul». Ce qui a une incidence importante pour la suite des choses: le succès remporté a permis de vendre le spectacle à d'autres distributeurs. Mais il n'a aucun échéancier pour l'ensemble de la production «On savait que ce serait dur à financer.» (La pièce ne sera d'ailleurs pas présentée à Québec avant 2013.)

Robert Lepage peut donc envisager de travailler sur COEUR à l'automne, avec une distribution de six nouveaux acteurs. «Puis après, on va rebrasser les deux paquets d'acteurs pour les troisième et quatrième parties», dit-il avec un sourire dans la voix. Les tournées de PIQUE et COEUR vont également avoir une incidence importante sur la suite des choses.

La modernité du monde arabe

Puisqu'il est question de cartes, il ne faut pas se surprendre que le premier volet soit à Las Vegas (où le créateur a vécu presque un an pour son spectacle du Cirque du Soleil). L'action débute à la veille du spectacle de Céline Dion et de l'envahissement de l'Irak ordonné par George W. Bush, en 2003. «Les valeurs sur lesquelles [Las Vegas] tient chambranlent à ce moment.»

L'Irak n'est pas là par hasard. Le choc des civilisations entre l'Orient et l'Occident remonte aux Croisades. Quant à l'origine des cartes, elle mène invariablement au monde arabe. Ce sont les Arabes qui ont inventé le jeu de cartes, tout comme l'algèbre et le concept du zéro. L'espagnol et le français sont aussi tributaires de la langue. Robert Lepage y a vu une occasion de traiter de cette culture très riche.

«On est extrêmement pénétré par cette culture, mais on en est complètement inconscient ou on en fait abstraction, ou on est en abnégation. Ça change ma façon de voir bien des choses. Il y a une pensée moderne alors qu'on associe le monde islamiste en Occident à une pensée arriérée. Souvent avec raison. Mais il y a aussi la beauté et la modernité du monde arabe qui a beaucoup à offrir et à nous enseigner.»

Robert Lepage est fébrile. Car l'équipe de création est encore à la découverte du propos de PIQUE avant que la pièce prenne sa forme définitive. Comme il le dit, «la peinture est fraîche».

PIQUE est présentée au festival Luminato, de Toronto, du 13 au 17 juin.

L'expérience du temps

Robert Lepage est un marathonien de la scène. Lipsynch? Neuf heures. Les sept branches de la rivière Ota? Sept heures. Récemment, il a mis en scène le fameux Ring de Wagner, qui dure environ 14 heures. Jeux de cartes devrait atteindre les 12 heures lorsque ses quatre parties seront complétées. Un pari un peu fou alors que la capacité de concentration des gens diminue sans cesse. Pas du tout. «Le temps, c'est relatif.»

«Au théâtre, le temps se courbe et se dilate. Ce n'est pas comme un film. Tu rentres, et il faut que tu sois disposé différemment», explique le metteur en scène. «Tu as le temps de faire partie d'une communauté, de faire la file pour aller à la toilette, de pique-niquer, de demander à des gens que tu ne connais pas: "L'avez-vous compris, ce personnage-là?" comme à l'époque des pièces de Shakespeare qui duraient cinq, six heures avec des pauses. C'est aussi ça, l'expérience du temps. Il y a des muscles qui relâchent autant dans ta tête que dans ton corps. Il s'installe quelque chose.»

Vrai, de tels événements sont des moments d'éternité. Comme leur durée impose de libérer sa journée au complet «et que tu n'as rien d'autre à faire, tu es disponible à l'écoute, t'as une écoute différente. C'est ça, la magie du théâtre, et il mériterait d'être toujours comme ça. Alors qu'on a la vidéo, Internet et tous ces moyens de raconter ces histoires, le théâtre devrait prendre son temps et jouer plus sur la notion de la présence des gens, la notion de collectivité.»

La longue durée répond aussi au désir des festivals de présenter des «événements» qui sortent de l'ordinaire. On pourrait aisément plaider qu'une pièce de Lepage est en soi un événement, peu importe sa durée. Soit. Reste que sa notoriété lui permet de vendre ses idées sur papier aux festivals de partout sur la planète. Comme le Luminato, le festival de Toronto qui accueillera la première nord-américaine de PIQUE. Pourquoi là et pas ailleurs? «Il y en a qui sont frileux...»

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