La cometteure en scène de Traces rigole au bout du fil. Oui, Gypsy est son vrai nom. «Je suis née à San Francisco, où mes parents avaient un cirque», dit-elle avec son accent chantant. Elle s'y exerce jusqu'à 18 ans. Puis elle se joint à diverses troupes avant de se produire avec le Cirque du Soleil. Elle y croise alors des acrobates, comme elle, qui uniront leurs destinées pour devenir tissés serré comme Les
7 doigts de la main.
C'est en 2002, avec Loft, que cette fusion d'art circassien et théâtral voit le jour. «On voulait créer quelque chose de différent, de très urbain dans le mélange d'acrobaties et une nouvelle façon de bouger.» Traces suit trois ans plus tard. «On utilise le cirque pour exprimer une idée, une émotion, pour raconter une histoire. Chaque geste et chaque parole sont là pour raconter une évolution - les numéros ne sont pas interchangeables», explique-t-elle.
Deux énergies contraires
Pas de clinquant, ni de tape-à-l'oeil ici : Traces se demande ce que nous devrions conserver après une catastrophe apocalyptique! «C'était pas longtemps après le 11 septembre, un nouveau discours sur les changements climatiques... La fin du monde était dans l'air du temps. On s'est demandé comment faire du cirque après ça alors qu'on est, par essence, joyeux, plein de vie, avec une attitude d'invincibilité. D'où l'idée de ces deux énergies contraires quand on les fait exploser ensemble. C'est très dynamique.»
Le désespoir côtoie l'amour et l'amitié, dans un contexte où on peut perdre tout ce qu'on tient pour acquis en un instant - la vie est si fragile. «S'il y a un sens à la vie, il se trouve peut-être dans les traces qu'on laisse derrière nous. Et si on devait rebâtir la société, ce serait avec la créativité. C'est ça, la base du spectacle.»
En sept ans, Traces a franchi le cap des 1200 représentations grâce à trois nouvelles équipes qui reprennent le spectacle. L'une d'entre elles est basée à New York depuis le 8 août dernier. Au moment de l'entretien, Gypsy Snider revenait justement de voir le show Off-Broadway. «J'étais très étonnée de voir comment ça a évolué. C'est tellement plus profond. Les tableaux, les textes, les mouvements, les acrobaties, c'est beaucoup plus évolué qu'à l'époque.»
Il faut dire que chaque artiste présente au public sa biographie, «ce qui fait très statut Facebook». Donc, les textes changent à chaque changement d'artiste. Ça peut sembler banal maintenant, ça l'était beaucoup moins à l'époque (pas si lointaine, pourtant). Les 7 doigts faisaient figure de précurseurs. «Les gens n'étaient pas très réceptifs, alors qu'aujourd'hui, c'est entré dans les moeurs.»
Si le public a évolué, la composition de la troupe aussi, qui prend de plus en plus un visage international. Ce mélange de cultures rend Traces encore meilleur, estime Gypsy Snider. D'autant qu'il est basé sur la condition humaine et la proximité. «On veut abolir le quatrième mur ou l'inclure dans la pièce.» Mais ce n'est pas aussi évident que ça en a l'air.
Côté insoumis
Parce que le cirque, «ça apparaît tellement loin de ce qu'on fait au quotidien, c'est difficile de s'identifier. C'est pourtant une forme d'art qui nous touche tous. On veut que les gens aient l'impression qu'ils peuvent le faire. On n'est pas parfait - ça prend un entraînement. D'ailleurs, si on rate un numéro, on l'assume comme tel. Maintenant, dans l'univers du cirque, tout est parfait, léché, alors qu'il y a des imperfections inhérentes à la pratique. Le cirque, c'est très rebelle.»
Ce côté insoumis séduit. Traces a fait son chemin dans le top 10 du magazine Time des spectacles à voir, a obtenu la première place des artistes de 2011 de La Presse et, en février, le prix du Conseil des arts et des lettres du Québec pour la meilleure tournée au Canada et aux États-Unis. «C'était la folie, j'étais tellement contente.»
Mais nul n'est prophète en son pays, semble-t-il. «On voyage partout sur la planète, sauf au Québec [et au Canada]. Je ne comprends pas. On aurait le goût, des fois, de jouer plus proche de chez nous. Surtout moi, qui a une famille ici. Mes filles sont Québécoises. Je suis tellement fière de vivre ici. J'aimerais que ma compagnie soit plus reconnue ici. Comment ça se fait qu'on ne joue pas autant ici qu'en Europe ou aux États-Unis? Mais là, on force pour que ça arrive.»
En attendant, Gypsy Snider se raccroche à sa vision du cirque: «Le geste enfantin de la joie de vivre et du partage».
Vous voulez y aller?
QUOI: Traces
QUAND: 30 mai au 2 juin
OÙ: Théâtre de la Bordée
BILLETS: de 52$ à 60$
RÉSERVATION: 418 529-1996 ou www.carrefourtheatre.qc.ca