Quiconque rencontre Olivier Normand ne peut qu'être saisi par le contraste entre la voix grave «de son père» et ses yeux (verts) rieurs, son sourire enjôleur et son énergie de jeune premier - il a 31 ans. Mais c'est la combinaison de ces qualités qui lui permet d'interpréter son Alceste avec une fougue qui contraste avec l'aspect habituellement plus taciturne (et plus vieux) que lui en donnent d'autres interprètes. Sa vision, et celle du metteur en scène Jacques Leblanc, est donc «plus romantique».
Jacques Leblanc, le directeur artistique de la Bordée, où la pièce prend l'affiche, a Molière dans le sang, qu'il a interprété quantité de fois. Il en comprend tous les rouages, fait valoir Olivier Normand, mais surtout le tonus et le rythme nécessaires «sinon ça ne marche pas : tu ne peux pas jouer à moitié».
Cette énergie particulière, l'acteur semble l'avoir trouvée - elle est nourrie aussi par son personnage. «Quand il s'emporte, tu sens que, parfois, il joue à s'emporter et que, dans cette exagération, il se prend à son propre jeu.» Alceste s'oppose à sa façon à l'hypocrisie, qu'il déteste et combat jusqu'à l'obstination.
Sauf quand il s'agit de Célimène, qui tient salon avec brio dans la France de Louis XIV. Elle est «la saveur du moment» (la jeunesse est éphémère), la belle chez qui tout le monde veut se faire voir. «Il est aveuglé par son amour, même si elle incarne tout ce qu'il déteste. Mais on comprend pourquoi. Elle est sociable, elle a de l'esprit et un bon sens de l'humour.»
L'interprétation d'Alexandrine Warren la rend encore plus attachante, croit Olivier Normand. «Quand il est devant elle, il perd ses moyens.» Ce qui rend crédible son entêtement, et son aveuglement. On a déjà affublé à Alceste l'étiquette de Don Quichotte colérique. «Il n'a rien qui le fait dévier de son chemin.» Même pas le mur de son amour impossible sur lequel il sent confusément qu'il va s'écraser.
«Sa quête d'absolu [amoureux et social] pourrait nous le rendre antipathique. Mais il y a une part de nous qui demeure comme ça, quand on ne veut pas céder, même si on apprend à se calmer et à faire des compromis pour vivre en société. Quelqu'un qui a une force aussi vive, qui ne se dément pas malgré les obstacles, qui se tient debout - il ne cède pas devant l'adversité -, ça attire les autres.»
Rôle très défini
Les autres sont nombreux dans la pièce - neuf en tout, avec le couple. Le misanthrope présente donc une galerie de personnages, peut-être unidimensionnels dans les rôles secondaires. Sauf que chacun «a son rôle très défini à jouer. C'est ce qui fait que la pièce se tient très bien».
Du coup, les thèmes demeurent «tellement» actuels, constate Olivier Normand. Universels et intemporels, en fait, ce qui fait l'extrême pertinence et pérennité de Molière, qu'on doit reconnaître, qu'on aime le genre ou pas.
Il s'agit d'ailleurs là d'une tout autre forme de contraste qui nous saisit, de savoir Olivier Normand chez Molière après sa participation remarquée dans la très contemporaine trilogie Eau de Nuages en pantalon. «Dans les deux cas, il y a beaucoup de défis. Dans Eau, c'était très physique, alors que dans Le misanthrope, le texte est prépondérant.»
Alceste lui fait aussi passer presque toute la pièce sur scène et «son histoire est comme des morceaux qui s'empilent l'un par-dessus l'autre alors qu'Eau, c'était plus morcelé. Je suis vraiment chanceux de faire des choses aussi différentes.»
Chance? Vraiment? Olivier Normand a plusieurs cordes à son arc - la danse, la mise en scène, le jeu, du doublage même. Les projets se bousculent. On le retrouvera à la Bordée dans Britannicus en janvier prochain, dans une mise en scène de Jean-Philippe Joubert, qui le dirigeait dans Eau. «On a travaillé ensemble dans tellement de différents contextes qu'on n'a pas besoin de se parler longtemps pour se comprendre.»
Il sera aussi de la distribution de la création de Tout ce qui tombe, de Véronique Côté, en septembre, au Trident. Plus près de nous, il sera du spectacle Nous irons danser sur vos tombes, d'après Boris Vian, dans une mise en scène de Martin Genest, qui sera présenté pendant le Festival d'été de Québec.