Sepsis: restes humains

«J'ai l'impression que je parle de la mort... (Le Soleil, Pascal Ratthé)

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«J'ai l'impression que je parle de la mort parce que c'est un peu la seule façon dont on peut être sûr qu'on parle de la vie», dit Christian Lapointe.

Le Soleil, Pascal Ratthé

(Québec) Avec Sepsis, Christian Lapointe clôt son cycle de la disparition, amorcé avec C.H.S. en 2007 et poursuivi avec Anky ou La fuite /opéra du désordre et Trans(e). Atypique, réflexif, exigeant, l'artiste de Québec a rassemblé les restes, ou le précipité, de ses créations précédentes en une grande installation vidéo.

Du grec, Sepsis signifie «putréfaction». «Et Sepsis est un peu la mise en lumière de ce qui nous pourrit l'existence», note Lapoin­te, à travers l'entrelacs des paroles de six personnages morts. «Dans nos petites histoires individuelles, il y a un fil narratif collectif qui nous échappe», note l'auteur, metteur en scène et concepteur sonore. «Les autres pièces étaient plus dans un rapport d'individualité, là, c'est plutôt la résultante vers le collectif, une exploration des réseaux invisibles qui nous unissent.»

Ce sera d'ailleurs la pièce du cycle avec le plus d'interprètes (Sylvio Arriola, Joanie Lehoux, Israël Gamache, Jocelyn Pelletier, Rachel Graton et Eric Robidoux, qui jouait le rôle-titre dans Axël de Villiers de l'Isle Adam, en 2006).

L'installation (conçue par le scénographe Jean-François Labbé, un collaborateur de longue date de Lapointe), où seront retransmises pen­dant près de la moitié du spectacle des images des interprètes captées en direct, «permet de basculer le point de vue du spectateur sans le faire bouger de son siège», explique le metteur en scène, qui ajoute : «L'expérience aura quel­que chose de l'ordre d'entendre des voix.»

La vidéo comme masque

L'image forte, spectrale, qui servait de point final aux autres pièces du cycle, se multiplie et prend davantage d'importance dans ce dernier volet. «À la fin de C.H.S., il y a un nuage de fumée, des bottes, et un fantôme, une présence. À la fin de Anky, tout à coup le spectateur est filmé en négatif et se voit sur un tulle, alors que dans Trans(e), il y avait une image de la poupée gonflable qu'on voit se démembrer tout au long», résume le créateur, qui, cette fois, a exploré plus avant l'idée de la vidéo comme masque. «Masqué, l'interprète a un abandon supplémentaire, puisqu'il est derrière un filtre», note-t-il.

Le grand projet, la ligne directrice de Lapointe, est que la parole opère l'espace dans un rapport vertical et transcendant. Et la mort est jusqu'à maintenant l'obsession qui sous-tend ses créations. «J'ai l'impression que je parle de la mort parce que c'est un peu la seule façon dont on peut être sûr qu'on parle de la vie, confie-t-il. Je cher­che à mettre en jeu à la fois notre disparition, le fait que vivre, c'est mourir, et de montrer comment, en disparaissant, un acteur apparaît.»

Entre les répliques plus con­crètes, plus près du langage quotidien, selon Lapointe, que dans ses autres textes, on attrape au vol des bribes de pamphlet où l'auteur, lui aussi, apparaît : «Je vis la mort chaque jour/Je rêve la vie chaque nuit/Et parler de soi, c'est tellement à la mode/Les autres, c'est passé date», lit-on dans Sepsis.

Ces autres, pourtant, ces acteurs qui portent le texte fragmenté, Christian Lapointe y réfléchit beaucoup. «J'essaie de mettre dans le texte les éléments qui permettent aux acteurs de parler d'eux. Les metteurs en scène disent parfois aux acteurs d'arrêter de penser. Je trouve ça dur d'arrêter de penser... Je préfère dire à l'acteur : "Pense ce que tu dis, plutôt que de t'imaginer que tu es un autre."»

On l'imagine sans peine livrer ce discours aux étudiants de l'École nationale de théâtre, où il enseigne... Le penseur a justement publié Petit guide de l'apparition à l'usage de ceux qu'on ne voit pas (le titre est un emprunt à Hervé Guay), un recueil des notions au coeur de sa pratique qui accompagne le texte de Anky ou La fuite/opéra du désordre, paru en décembre aux éditions Les Herbes rouges.

Nouveau cycle

La fin du cycle de la disparition implique le début d'un autre... «Après, je veux entrer dans un cycle de la transgression», glisse Lapointe en souriant. «Je ne veux pas jouer à faire de la provocation, mais faire des choses transgressives, comme présentement les gens au pouvoir font des gestes transgressifs», indique-t-il, travaillant déjà sur un projet, dont le titre de travail est Orphée 21. Et question «de fermer une époque de création d'un théâtre aseptisé», Christian Lapointe écrit également une tragédie musicale, inspirée des Béruriers Noirs. Comme quoi la disparition imminente inhé­rente à l'être humain ne l'empêche pas de créer.

Vous voulez y aller?

QUOI : Sepsis

QUI : Théâtre Péril/ Christian Lapointe

QUAND : de mardi à samedi à 20h

OÙ : salle Multi de Méduse (591, rue de Saint-Vallier Est, Québec)

BILLETS : 29 $ et 34 $

Info : 418 643-8131 et www.theatreperil.com

Note : Sepsis sera ensuite présenté à La Chapelle, à Montréal, du 17 au 21 janvier.

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