Le soir de la représentation maudite, dans la métropole, Pink Floyd arrivait au terme de la tournée In the Flesh, consacrée principalement au matériel de l'album Animals. Tout au long de la performance, un fan surexcité hurlait devant Waters, plus occupé à attirer l'attention de son idole qu'à l'écouter. Quand il a voulu le rejoindre, le musicien, excédé, lui a craché au visage.
«Cet acte m'a forcé à me questionner et à me confronter à moi-même», racontait Waters à la revue Q, en 1990. «Que se passe-t-il? Je ne crache pas à la tête des gens. Comment ai-je pu laisser ma fureur prendre de l'ampleur à ce point?»
Pour le Britannique, il était clair qu'un mur avait fini par se bâtir entre le public et le groupe. En 2000, il écrivait : «J'ai réalisé que ce qui était, autrefois, un échange pertinent et contrôlable entre nous [le groupe] et eux [les fans] avait été perverti par une performance à grande échelle, par l'avarice corporative et par l'ego.»
L'incident a néanmoins eu le bénéfice de nourrir la créativité de Waters. En 1979, The Wall voit le jour sous la forme d'un album double. S'ensuit un spectacle à grand déploiement et même un film. À travers l'histoire de Pink, une rock star qui lui ressemble de près, l'auteur et compositeur observe comment chaque tourment personnel, social ou politique peut devenir une brique dans un mur qui s'érige autour de soi. L'aliénation de Pink prend même des allures militaires, des parallèles étant tissés avec la dictature et la guerre. Ironiquement, au moment où le projet prend forme, un mur sépare Waters des autres membres de Pink Floyd...
Une tournée déficitaire
The Wall est un vif succès côté ventes d'albums. Toutefois, lorsqu'on tente de le transcrire sur scène, avec des personnages gonflables et un mur qui s'échafaude pour ensuite être détruit, on se heurte à des défis financiers: impossible de rentabiliser pareille aventure dans les arénas avec les dispositifs de l'époque. Seulement 29 représentations, toutes déficitaires, ont lieu, mais les profits tirés des droits d'auteurs - 10 millions$ durant les deux premières années - auront sans doute compensé...
«Étant donné que la scénographie était incroyablement élaborée, on devait s'installer à un endroit et y rester quelque temps pour présenter le spectacle», confiait le choriste Joe Chemay au Soleil, en 2009. «C'était si long à monter qu'on ne pouvait pas faire une seule date dans une ville. Alors on a fait cinq ou six spectacles à Los Angeles, puis on est allés à New York et à divers endroits en Europe.»
Les Floyd font paraître un autre album, The Final Cut (1983), avant que Waters ne se lance dans une carrière solo. Mais le créateur n'en a pas encore fini avec The Wall, qui est, à ses yeux, l'ouvrage d'une vie.
Quand David Gilmour remet Pink Floyd sur les rails sans lui, il entre véritablement en guerre avec ses anciens comparses. Poursuites et litiges se règlent en partie devant les tribunaux, et Waters repart avec ce qui lui tient le plus: les droits de The Wall.
En quête de reconnaissance
N'en déplaise au déserteur, les fans ont davantage d'attention pour ce que fait Pink Floyd que pour ses Pros and Cons of Hitch Hiking et Radio K.A.O.S. Waters remettra les pendules à l'heure le 21 juillet 1990, à Postdamer Platz, un an après la chute du mur de Berlin. Entouré d'invités, dont Scorpions, Ute Lemper, Marianne Faithfull, Bryan Adams et Cindy Lauper, il en met plein la vue avec un mur de 550 pieds de long et 82 pieds de haut et de gigantesques marionnettes gonflables.
Certains y voient un événement historique, d'autres le point culminant de l'ego de Waters. Voulait-il démontrer à ses anciens comparses de Pink Floyd qu'il pouvait encore les dépasser?
«Ce n'est pas un «essayez de faire mieux», assurait-il en 1990. Mais ce sera assurément gratifiant qu'un peu plus de gens autour monde comprennent que The Wall est mon oeuvre et l'a toujours été.»
The Wall in Berlin, présenté devant une foule variant entre 250 000 et 350 000 personnes selon les sources, sera éblouissant et significatif. Seule ombre au tableau? La soirée est entachée de pépins techniques côté sonorisation...
Le vent tourne
Durant les 15 années suivantes, Waters laisse son bébé roupiller, le temps de faire sauter les briques qui le séparent des autres musiciens de Pink Floyd. En 2005, il les retrouve sous les projecteurs, le temps d'une performance au Live 8, à Londres.
Il semble que dès lors, comme le chante notre homme dans The Tide Is Turning, le vent commence à tourner. Il apparaît nettement plus en paix avec son passé et, profitant du fait que Pink Floyd est en dormance, se lance dans une tournée où il reprend entièrement The Dark Side of the Moon. Le succès de cette aventure, combiné au fait que le public l'associe enfin étroitement à son ancienne troupe, l'a mené à renouer avec The Wall.
Le 15 septembre 2010, soit 30 ans après la première tournée, 20 après le concert-événement en Allemagne, il rebâtit son mur en solo, avec une importante équipe. Sa tournée des arénas connaît un succès tel que - surprise! - Waters se laisse convaincre de faire les stades. La raison officielle? Aller dans des pays ou des régions qui n'avaient pu être visitées jusqu'alors.
«The Wall est une oeuvre extraordinairement satisfaisante à interpréter», ajoute-t-il, dans une entrevue au Rolling Stone, en 2011.
Difficile de savoir si l'avarice corporative, que Waters avait identifiée comme l'une des raisons de l'épisode du crachat, est venue menacer The Wall en cours de route. Les partenaires du vétéran auraient voulu que la tournée s'étire au-delà des quelque 175 dates qui ont mené l'artiste et sa bande autour du globe, du Canada à l'Australie. Le principal intéressé, lui, a décidé que les briques tomberont pour une dernière fois à Québec, sur les plaines d'Abraham, le 21 juillet, avec un mur serpentant la scène, de part et d'autre, sur 1000 pieds de longueur.
Jamais Roger Waters n'est parti sur la route avec une proposition aussi élaborée que cette mouture moderne de The Wall. S'agit-il de son chant du cygne? Dans une forme aussi spectaculaire, il semble que oui.
«Je ne sais pas si je voudrais encore repartir et servir les grands succès, s'interrogeait-il, l'an dernier. Ce qui est malheureux. Ce que j'aime, c'est de faire du théâtre dans un contexte rock'n'roll. Je pense que si j'en faisais d'autres [tournées] dans l'avenir, ce pourrait bien être plus modeste.»