Jean-Daniel Beauvallet, rédacteur en chef au magazine Les Inrockuptibles, est basé à Manchester, au Royaume-Uni, depuis une trentaine d'années. Au cours de la dernière décennie, il a vu le nombre d'événements exploser pour flirter avec le cap du millier. Les beaux jours de la croissance semblent toutefois derrière : 30 se sont éclipsés en 2011, temporairement ou définitivement.
«C'est la prémisse d'une crise, c'est certain, avec des festivals qui commencent à faire faillite avant même d'avoir lieu, qui préfèrent se saborder avant d'avoir à payer les cachets des groupes, donc c'est quand même assez inquiétant», observe-t-il.
Cette année, le plus imposant du lot, celui de Glastonbury, a décidé de prendre une pause. Raison officielle? La présence des Jeux olympiques à Londres, qui sollicite le public et les fournisseurs, dont ceux de toilettes chimiques. L'événement prend des pauses ponctuelles; or cette fois, des rumeurs courent selon lesquelles il pourrait ne jamais revenir. En septembre, son fondateur, Michael Eavis, en a même prédit la mort dans une entrevue au Times, estimant qu'il pourrait disparaître dans trois ou quatre ans : «Les gens ont tout vu des festivals. Ils veulent quelque chose d'autre.»
Au lieu de profiter de l'absence du géant, ses concurrents l'imitent. Le Big Chill se retire, admettant n'avoir pu mettre la main sur les vedettes souhaitées, tandis que le Sonisphere, qui avait annoncé ses dates et sa programmation avec Kiss et une mouture de Queen comprenant Adam Lambert, opte pour un repli stratégique.
Les sources de la crise
Le séisme qui ébranle le milieu des festivals au Royame-Uni touche également le continent européen, où le nombre d'événements estivaux s'est décuplé depuis le début du millénaire, y compris dans de nouveaux marchés en Europe de l'Est, pour atteindre les 2500. Ces happenings sont plus nombreux, donc, mais pas les têtes d'affiche. Du coup, les cachets des artistes ont monté en flèche.
Loïck Royant, directeur des Vieilles Charrues, l'une des manifestations culturelles incontournables de France, explique que la chasse aux vedettes est infernale, car la surenchère est devenue la norme.
«En 10 ans, les cachets ont plus que doublé. La raison que nous avons à évoquer là-dessus, c'est qu'il y a 10 ans, les artistes vendaient des disques, or cette source de revenus a quasiment disparu pour eux, donc ils jouent le jeu d'utiliser les festivals ou les autres scènes comme source de revenus.»
À l'instar du Festival d'été, les Vieilles Charrues est un organisme à but non lucratif. En 2011, la direction a décidé de consacrer 4,4 millions $ à sa programmation. Le hic, c'est que le prix des cachets et des installations grimpe davantage que le coût du billet, qu'on veut garder bas. Résultat : le seuil de rentabilité est entre 185 000 et 190 000 visiteurs sur quatre jours. Dans ce contexte, les exclusivités, qui représentent des coûts supplémentaires, prennent l'allure d'un luxe et deviennent plus souvent régionales que nationales. Pires, elles peuvent disparaître carrément, ce qui rend maints événements de moindre envergure semblables, voire interchangeables.
Selon Louis Bellavance, coordonnateur de la programmation au Festival d'été de Québec (FEQ), le milieu suit une courbe semblable à celle de n'importe quelle autre industrie, avec une croissance, une maturité et un déclin. Si l'on se reporte dans le temps, on se souviendra que les premiers à souffrir du raffinement des grands rassemblements extérieurs ont été les festivals itinérants comme le Lollapallooza des années 90 - qui a ressuscité pour devenir sédentaire, à Chicago et à Santiago (Chili).
«On est passé d'un modèle où les festivals se battaient pour faire des artistes, qui disaient qu'ils feraient leurs tournées en salles et ensuite considéreraient leurs shows en extérieur, vers un modèle où pour les artistes, leur meilleure chance d'avoir des gros revenus intéressants sont les festivals.»
De son côté, Jean-Daniel Beauvallet constate que le magnétisme des festivals est tel que l'industrie en est à pousser des groupes pour qu'ils deviennent les nouveaux U2 et Coldplay. De jeunes formations telles Morning Parade ou Zulu Winter arrivent avec un son, un éclairage et une façon de bouger sur mesure pour les scènes extérieures.
«Certains artistes tournent à perte le reste de l'année pour se faire un nom, une réputation, un statut afin d'être en pole position l'été pour se prendre un plus grand cachet, ajoute-t-il. J'en parle avec des tourneurs qui me le disent : ils ont des groupes qui ne gagnent pas d'argent durant 10 mois de l'année, tout ça pour avoir les cachets à 100 000 $, 200 000 $ ou 300 000 $ dollars l'été.»
Entre les corporations et l'indépendance
La surabondance de festivals et la course à la surenchère des cachets ne pourront se poursuivre éternellement. Qu'est-ce qui attend le milieu? Certains indices se dessinent dans la boule de cristal. On voit apparaître davantage d'événements spécialisés dans des styles donnés. Ceux-ci n'ont aucun mal à se distinguer et visent une clientèle moins imposante, qu'ils peuvent rejoindre aisément.
«Dans 10 ans, on retournera à la case départ, croit M. Beauvallet. Il y aura les gros festivals monstrueux comme Glastonbury et Coachella et les festivals de niche [lire spécialisés]. Entre les deux, ceux de moyenne envergure risquent de mourir.»
Un retour à la case départ ne veut pas dire que la situation sera identique à celle d'il y a une décennie. Les joueurs en place sont devenus puissants et ils positionnent leurs pions de manière stratégique. Le colosse Live Nation, habitué des arénas et amphithéâtres, est en train d'implanter des festivals. Il a les reins suffisamment solides pour résister à de mauvaises années et, du même coup, faire disparaître des rivaux. En Angleterre, la bannière Festival Republic, qui détient pas moins de huit événements, dont Reading et Leeds, a des tentacules en Allemagne et aux États-Unis. Plus près de nous, evenko pilote Osheaga, Heavy MTL et Heavy T.O., en plus d'être en charge de la programmation du Mondial Loto Québec de Laval.
«Cette industrie est rendue à maturité et là on voit une concentration de propriétaires qui cherchent des opportunités d'en démarrer dans les places où ils pensent qu'il y a encore un marché, conclut Louis Bellavance. Et qui sait, nous au Festival d'été, plutôt que d'avoir l'air d'un grand festival, on va peut-être être vu un jour comme un festival indépendant.»