Q Tu mènes ta carrière depuis 1974, mais tu n'as fait paraître ton premier album que cette année. Tu ne sentais pas l'urgence de mener ta propre barque?
R J'ai dû refaire mon CV récemment et j'ai réalisé à quel point j'ai été gâté, que ce soit en jouant pour Bob Walsh, France d'Amour ou le Cirque du Soleil. J'ai ratissé large et j'ai toujours pu vivre de mon harmonica. Non, je ne voyais pas la nécessité de me mettre à l'avant-plan, surtout que l'harmo est un instrument soliste, alors, j'avais toujours ma place en spectacle. C'est en faisant la musique pour Post Mortem, le premier film de mon frère Louis, et Gaz Bar Blues, avec Claude Fradette, que ç'a éveillé quelque chose, je crois. Puis il y a eu toutes sortes de circonstances : j'ai eu 50 ans, j'avais du matériel et la compagnie Bros m'a demandé si ça me tentait...
Q Tu racontes souvent que tu jouais tellement mal de la flûte à bec que quelqu'un t'a donné un harmonica... Mais comment ta passion pour l'instrument est véritablement née?
R C'est l'harmonica qui m'a choisi et non le contraire. Je n'avais pas de notions musicales ? et j'en ai encore très peu. Je pratiquais l'harmonica sur des pièces où il n'y en avait pas et je jouais ce qui me passait par la tête... C'est pratique comme instrument : tu traînes ça dans ta poche et c'est toujours là! Quand je traversais le parc des Laurentides pour aller à Jonquière, où j'étudiais, la radio de mon auto fonctionnait mal, alors je sortais mon harmo! Bob m'a fait monter un jour sur le stage de l'Ostradamus et, à partir de là, il y a comme quelque chose qui s'est locké. Je n'ai plus arrêté d'en jouer et j'ai fait peu à peu ma place. Je me suis retrouvé dans des shows incroyables, comme avec Big Mama Thornton ou Muddy Waters...
Q Pour le guitariste, quand une corde l'abandonne, il la remplace, mais toi, quand quelque chose cloche, il faut que tu changes carrément d'harmonica. Quel genre de relation entretiens-tu avec l'instrument?
R C'est un instrument éphémère. Ça me dure parfois juste le temps de deux ou trois shows. Au plan technique, ça n'a pas tellement évolué au fil des ans : j'ai acheté ma première au prix de 4 $ et aujourd'hui, ça m'en coûte 25 $, mais c'est essentiellement le même instrument. (...) J'ai des valises pleines d'harmonicas. Il y en a qui sont devenues fausses et je me dis que je dois les jeter, mais, en même temps, ma conscience me dit que ça n'a pas d'allure... C'est fou, ça se brise parce que tu souffles dedans! Tu fais le bouche-à-bouche à l'harmonica et elle en meurt!
Q Entre deux pièces blues ou soul, chantées ou instrumentales, tu te gardes des segments en solo. C'est une façon de rendre hommage à ton instrument et à ceux qui t'ont inspiré?
R Sur le disque, il y a une pièce qui s'appelle Strasbourg 4 A.M. C'est inspiré d'un moment où je m'étais retrouvé en tournée avec Bob, dans une chambre d'hôtel à Zermatt, en Suisse. J'avais un lit à baldaquin et une superbe vue sur le mont Cervin. Je me suis dit: «Hey, c'est l'harmonica qui m'a amené ici!» En plus, je me suis mis à jouer et ça sonnait super bien... J'ai donc décidé de faire une pièce qui témoignait de ça. En spectacle, je ne la joue jamais de la même façon. Récemment, un spectateur m'a dit que ça l'avait bouleversé. J'ai été touché de voir que cette émotion-là avait passé.