D'abord, un petit détour historique. La Presse Canadienne est née en 1917, au coeur de la Première Guerre mondiale. Comme les nouvelles du front se faisaient rares, les journaux de tout le pays, aidés par le gouvernement fédéral, ont uni leurs forces pour créer cette agence de presse, qui avait pour mission de rapporter des nouvelles de façon fiable et neutre. Les journaux membres pouvaient exercer leur droit de vote sur la destinée de La Presse Canadienne. L'agence servait aussi de point de chute pour échanger des textes.
Mais au fur et à mesure que les empires médiatiques se bâtissaient, ils sont devenus de moins en moins friands du partage, carburant plutôt aux nouvelles exclusives. Aujourd'hui, devant les difficultés financières auxquelles les journaux sont confrontés, des joueurs ont commencé à quitter la table.
Canwest (groupe qui comprend le National Post, The Gazette et le Ottawa Citizen, entre autres) l'a fait en 2007 et a créé sa propre agence interne, la Canwest News Service. Quebecor s'apprête à faire la même chose au cours du mois de juin et remplacera les services de La Presse Canadienne par des textes de QMI, son agence maison.
Ceux qui restent autour de la table se demandent maintenant comment sauver le bateau. Fin avril, le chroniqueur du National Post Don Martin a indiqué sur son compte Twitter qu'une entente serait imminente entre Gesca (le groupe dont fait partie Le Soleil), Torstar (à qui appartient le Toronto Star) et Black Press, un groupe de l'Ouest canadien, pour acheter La Presse Canadienne. D'autres sources indiquent que The Globe and Mail serait aussi intéressé.
Caroline Jamet, vice-présidente aux communications du groupe Gesca, n'avait aucun commentaire à faire sur le sujet lorsque nous l'avons contactée. Eric Morrison, le président de La Presse Canadienne, a pour sa part décliné notre demande d'entrevue.
Si cette transaction se concrétise, elle aura pour effet de créer trois groupes de géants de la presse au pays, qui vont sans doute se livrer une lutte féroce.
Ce qui est préoccupant, avec l'achat de La Presse Canadienne, c'est que cette agence a toujours été le moyen pour les journaux d'avoir accès à des nouvelles politiques et sociales - que l'on qualifie également de sérieuses ou de hard news - de partout au pays. Mais une Presse Canadienne en difficulté financière (l'agence est aux prises avec un déficit de plusieurs millions de dollars du régime de retraite de ses employés) et comptant moins de joueurs pour la faire fonctionner n'aura pas le choix, un jour ou l'autre, de réduire ses services et sa portée.
Le professeur de journalisme à la retraite Florian Sauvageau souligne que les difficultés de La Presse Canadienne ressemblent à celles des autres agences de presse dans le monde, dont l'Associated Press, aux États-Unis.
«Dans les quotidiens de petites et moyennes villes, il y a une forte tendance à faire de la nouvelle locale», explique-t-il. On accorde donc moins d'importance aux nouvelles nationales et internationales relayées par les agences.
«Il y a aussi un déclin des journaux traditionnels, généralistes. Tout le monde maintenant cherche une niche, veut se spécialiser», avance M. Sauvageau en guise d'explication.
Souhaitons seulement que malgré cette transformation, La Presse Canadienne et ses artisans sachent conserver les principes d'un journalisme indépendant et de qualité, qui ont fait leur réputation.