Les paradoxes Fottorino

Éric Fottorino, écrivain et ancien directeur du journal... (Le Soleil, Steve Deschênes)

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Éric Fottorino, écrivain et ancien directeur du journal Le Monde.

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Didier Fessou
Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) On pourrait appeler ça le paradoxe Fottorino: on va avoir de plus en plus besoin de journalistes à cause la multiplication de l'offre en matière d'information, mais qui va pouvoir les employer et leur donner les moyens de faire leur travail?

Fottorino, Éric pour les amis, est l'ancien directeur du journal Le Monde.

Il était de passage à Québec à l'invitation du Centre d'études sur les médias de l'Université Laval. Il y a rencontré des professeurs et des étudiants. Et il a donné trois conférences, dont l'une sur l'importance de l'information internationale à l'heure de la mondialisation.

C'est par la littérature que j'ai découvert Fottorino. Deux de ses romans, L'Homme qui m'aimait tout bas en 2009 et Questions à mon père en 2010, m'avaient touché.

Et puis, cet été, je me suis payé la traite en dévorant Mon tour du Monde. Un pavé de 544 pages dans laquelle il raconte sa carrière au vespéral Le Monde, la manière dont il a accédé à sa direction et pourquoi il fut obligé de le vendre à des financiers gloutons.

Je n'ai pu résister au plaisir de rencontrer Fottorino. Non pour faire des ronds de jambe littéraires, mais pour parler boutique. Et convenir avec lui que depuis l'avènement du numérique, les journalistes ont perdu le monopole de l'information.

Mais lorsqu'on va chercher de l'information sur Internet ou sur les médias sociaux, on n'a aucune garantie que cette information a été validée et qu'elle est digne de confiance.

Ce qui fait dire à Fottorino:

«Je pense que le journalisme a changé de forme, mais pas de sens. La finalité et l'objet de ce métier est d'informer, d'établir des hiérarchies entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas, d'être fiable, de surprendre. Ces fonctions ont leur raison d'être dans la société moderne. On va toujours avoir besoin de journalistes qui trient les informations et leur donnent du sens. Cette exigence est d'autant plus forte qu'il y a une explosion de l'offre d'information.»

****

Le numérique a révolutionné nos façons de produire de l'information. Et c'est là qu'apparaît le deuxième paradoxe Fottorino:

«Ceux qui n'évolueront pas mourront. Et ceux qui accepteront de changer seront dans la prochaine étape. La presse écrite a besoin d'innover et de repenser ses contenus. Le problème, c'est qu'elle n'a plus les moyens de le faire parce que les tirages et les revenus publicitaires sont en chute libre. Le fait que les revenus s'effondrent font que les journaux sont maintenant dans les mains d'industriels qui ne connaissent rien à ce métier.»

Pourquoi y sont-ils?

«Ils cherchent à avoir de l'influence sur le contenu éditorial. Et ça, ça crée un doute chez le lecteur. Le métier de journaliste reste un métier très important, mais le modèle économique de la presse est en train de s'effondrer. Aujourd'hui, on demande à un journaliste d'être complètement polyvalent et il perd son temps à remplir la locomotive : Internet, blogue, tweet, article... Il n'a plus les moyens de creuser et de prendre du recul. Ça donne du journalisme un peu décevant et les lecteurs s'en détournent.»

Un cercle vicieux, quoi. Y a-t-il moyen d'en sortir?

«Les grands médias doivent développer une stratégie de marque et, sous cette marque, avoir plusieurs entrées: support papier et numérique. Les médias qui s'en sortiront demain seront présents sur tous les supports, y compris le papier.»

Y compris le papier, dites-vous?

«La presse écrite a un avenir à condition de reformuler et de réinventer le contrat de lecture avec son public. Aujourd'hui, la presse écrite est dispensable, on peut s'en passer. Il faut qu'elle réinvente des contenus indispensables pour le public. La mort de la presse écrite quotidienne n'est pas inéluctable.»

****

La presse est-elle encore un quatrième pouvoir?

«À une époque, on s'est vécu comme un quatrième pouvoir. Pensez à l'affaire du Watergate au temps de Nixon. Depuis, la presse s'est érigée en contre-pouvoir. Ce qui est triste, aujourd'hui, c'est que les médias n'ont plus les moyens d'être un contre-pouvoir. Ils ont été avalés par le complexe industrialo-financier dont ils sont devenus les zélés serviteurs.»

Les journalises semblent plus intéressés à recueillir des opinions que des informations, non? En répondant à cette question, Fottorino met le doigt sur un autre paradoxe:

«Un journaliste est quelqu'un qui accepte d'être bousculé par le réel et qui n'a pas d'idées préconçues. Le journalisme, c'est le contraire de l'idéologie et du militantisme. La formation des journalistes doit les mettre en garde contre les pièges de la communication moderne et leur apprendre à aller chercher l'information là où elle est. L'ennui, c'est qu'il y a de plus en plus de communicants et de moins en moins de journalistes.»

Certes, mais pourquoi cet intérêt pour les opinions plutôt que pour les faits?

«J'appellerai ça la montée de l'insignifiance. On cherche des polémiques sur des choses secondaires. Les journalistes ont tendance à s'y prêter pour faire le buzz. C'est une forme de démission professionnelle. C'est plus facile de faire ça qu'une analyse pondérée des faits. Notre rôle, comme journaliste, c'est d'expliquer ce qui est complexe, c'est faire du jus de crâne. Mais aujourd'hui, la pensée produite par un journaliste est jugée inférieure à une déclaration. Comme il faut aller vite, on se contente de donner la parole à des experts.»

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