Le prix du livre (suite)

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Didier Fessou
Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) Le sujet est chaud: le prix unique du livre. Même Michel Tremblay vient de se prononcer en sa faveur. Afin, a-t-il dit, de protéger les petites librairies qui n'ont pas le pouvoir d'achat des grandes surfaces.

Ce ne sont ni les auteurs ni les libraires qui réclament à cor et à cri l'instauration d'un prix unique du livre, mais les éditeurs et les distributeurs.

Cherchez l'erreur...

Personnellement, je serais d'accord avec l'instauration d'un prix unique du livre si le législateur, dans sa sagesse, obligeait la chaîne du livre à remettre 8 à 10 % du prix de vente d'un livre à son auteur. Après certification du tirage, bien sûr.

Je doute que le législateur ose aller si loin!

Si le gouvernement Marois instaure une politique du prix unique du livre, avec le soutien des partis d'opposition, ce sont les consommateurs qui paieront la note. Ils ne pourront plus profiter des rabais consentis par les grandes surfaces. Les éditeurs auront alors le gros bout du bâton puisque ce sont eux qui fixent le prix de vente des livres.

Quand on a le gros bout du bâton, on en profite. C'est dans la nature humaine. La preuve : dans un courrier daté du 4 septembre, le président-directeur général de la multinationale Hachette, Arnaud Nourry, se déclare en faveur de l'instauration d'un prix unique du livre au Québec.

Un tel soutien donne froid dans le dos. C'est la même multinationale Hachette qui s'est fait taper sur les doigts par la justice américaine, cet été, pour collusion sur le prix de vente des livres numériques.

L'idée du prix unique du livre est une lubie française qui a fait tache d'huile dans plusieurs pays. La paternité en revient à Jack Lang lorsqu'il était le ministre de la culture de François Mitterrand, en 1981.

C'était il y a plus de 30 ans.

Aujourd'hui, cette idée est dépassée. Le livre est en concurrence avec le décuplement de l'offre télévisée, Internet et les médias sociaux. Activités inconnues en 1981 et qui, aujourd'hui, grugent beaucoup de notre temps libre.

Non seulement cette idée du prix unique du livre est dépassée, mais le contexte français est différent du contexte québécois : là-bas, les éditeurs ne sont pas subventionnés par l'État pour faire des livres. Ici, ils le sont.

À croire que la chaîne québécoise du livre cherche à avoir le beurre, l'argent du beurre et le c... de l'aimable clientèle!

*****

On prétend que les anglophones lisent davantage que les francophones. À l'échelle canadienne, les statistiques montrent qu'un anglo achète quatre livres par année quand un franco se contente d'en acheter trois.

Une statistique en trompe-l'oeil. En fait, anglo et franco consacrent le même budget à l'achat de livres. Environ 72$ par année. Au Canada, cette somme permet d'acheter quatre livres. Au Québec, seulement trois.

L'instauration d'un prix unique du livre risque d'entraîner une hausse du prix des livres. Pas besoin d'être un expert en finances personnelles pour comprendre que les Québécois achèteront moins de livres!

Déjà, les ventes de livres sont en recul. Une tendance lourde depuis une décennie. Cette tendance a pris de l'ampleur cette année: 1 % par mois.

C'est la même chose en France. Témoignage du libraire parisien Emmanuel Delhomme recueilli par l'hebdomadaire Valeurs actuelles: «Il faut arrêter de mentir. C'est la fin d'un monde. Le problème ne vient pas de la crise. Le coupable n'est pas Amazon. C'est fini, c'est tout. Le désir du livre est mort. Les gens sont gavés d'écran. Bientôt, ils vont greffer leur téléphone portable à leur main. Plus personne ne s'arrête.»

Son collègue Xavier de Marchis n'est guère plus optimiste: «Les gens sont pressés, ils achètent moins de livres. Le libraire ne maîtrise ni le prix des livres ni ses marges. Il va y avoir de la casse.»

Comme quoi le prix unique du livre n'est pas la solution à l'effondrement du marché.

*****

Au Québec, on compte 195 librairies agréées. Ce sont donc 195 commerces qui sont directement concernés par l'instauration d'un prix unique du livre.

Là encore, les chiffres font illusion. Ces 195 commerces incluent toutes les succursales de Renaud-Bray, Archambault, Raffin, Médiaspaul, Coopsco, Buropro, etc... Sans oublier la librairie du Musée des beaux-arts de Montréal et les coopératives universitaires ou scolaires.

Combien de vraies petites librairies indépendantes si chères à Michel Tremblay? Moins d'une centaine, selon l'Association des libraires du Québec.

Qu'il y ait ou non un prix unique du livre ne changera rien au fait que les Québécois consacrent de moins en moins de temps à la lecture. C'est aussi bête que ça.

Paradoxalement, les éditeurs sont de plus en plus nombreux. Il y a presque autant d'éditeurs au Québec qu'en France. Un millier d'entre eux participeront au Salon du livre de Montréal, la semaine prochaine.

Non seulement les éditeurs sont nombreux, mais, grâce aux programmes gouvernementaux d'aide à l'édition, ils publient de plus en plus d'ouvrages. Au point que le marché est incapable d'absorber leur production, croit l'ancien ministre Denis Vaugeois.

Au cours des dix dernières années, le nombre de titres publiés par les éditeurs a augmenté de 40 %.

Cette surproduction est l'un des problèmes de la chaîne du livre.

Plus globalement, le monde occidental est en train de vivre un changement de civilisation. Ce changement est brutal et précipité. Du papier imprimé à l'écran digital.

Pourquoi en faire payer le prix à ceux qui fréquentent encore les librairies?

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