Maudite traduction

Rose-Marie Fournier-Guillemette, doctorante en études littéraires à l'Université... (Photo Olivier Pontbriand, La Presse)

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Rose-Marie Fournier-Guillemette, doctorante en études littéraires à l'Université du Québec à Montréal, a fait de la traduction son champ de recherches et d'études.

Photo Olivier Pontbriand, La Presse

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Didier Fessou
Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) Les ventes en librairie sont constituées d'un tiers de livres québécois, un tiers de livres français et un tiers de traduction.

Pour la plupart, ces traductions ont été tricotées et publiées en France.

Quiconque s'intéresse à la littérature étrangère, en particulier la littérature nord-américaine, est consterné par les errements de ces traductions. Au point que de plus en plus de Québécois préfèrent lire roman, essai ou analyse dans leur version originale américaine, canadienne ou britannique.

Quelques exemples de traductions aberrantes (et pour une fois, je vous ferai grâce du navrant pom pom girl qui est en train de s'incruster dans le langage québécois) : lycée pour high school, fac pour université, kilo pour livres, pneus canadiens pour Canadian Tire, bocal de maçon pour Mason Jar, Conseil national du film pour National Film Board of Canada...

Et que dire de la rue Bishop devenue rue de l'Évêque ou de la rue Saint-Urbain métamorphosée en Urban Street dans la traduction française de Barney's Version de ce détesté mais si génial Mordecai Richler?

Quasiment des péronismes!

Toutes ces extravagances témoignent d'une chose : formés à l'université, les traducteurs français ont peut-être beaucoup de compétence pour traduire un texte de l'anglais vers le français, mais il leur manque l'expérience de la vie quotidienne en Amérique du Nord.

C'est dans cette inexpérience que se niche le détail qui tue.

Sinon, il ne viendrait à l'idée de personne de faire parler des Noirs du Bronx comme des Arabes de la Seine-Saint-Denis. Ou de faire croire qu'un Chevrolet Silverado est une limousine.

Des histoires légères

Mais pourquoi en est-on rendu là? J'ai posé la question à Rosemarie Fournier-Guillemette, une doctorante en études littéraires à l'Université du Québec à Montréal.

Sous la direction de Lori Saint-Martin, qui a traduit une quarantaine d'ouvrages en collaboration avec Paul Gagné et obtenu le Prix littéraire du gouverneur général en 2000 et 2007, Rosemarie Fournier-Guillemette a fait de la traduction son champ de recherches et d'études.

Déjà, sa maîtrise portait sur les traductions des livres des auteures afro-américaines Alice Walker, Zora Neale Hurston et Sapphire. Elle avait constaté que les traducteurs français avaient complètement occulté l'engagement social des trois femmes, un engagement dont témoignaient leurs écrits. Ils n'avaient pas non plus saisi l'importance de l'esthétique de l'oralité dans leurs oeuvres, une oralité qui tient pourtant une grande place dans la littérature américaine.

Pour son doctorat, la jeune femme a changé de continent et s'intéresse maintenant à la manière dont Jane Austen et George Eliot ont été traduites.

L'Angleterre étant plus proche et plus accessible pour les Français, est-ce mieux? «Non, elles ont été aussi mal traduites que les trois Américaines. Pour les Français, Jane Austen a écrit des romans pour femmes, des histoires légères et romantiques. L'aspect social des romans de Jane Austen ou de George Eliot, c'est-à-dire la place des femmes dans la société, a complètement disparu au profit du côté romantique et fleur bleue.»

Et d'ajouter que certaines caractéristiques du style de Jane Austen, l'humour par exemple, ont été écartées par les traducteurs : «Pour les Français, humour et amour, ça ne marche pas.»

La jeune universitaire a aussi remarqué que les traducteurs n'hésitent pas à couper dans les textes des écrivains sur lesquels ils travaillent : «Ce qu'ils coupent, parfois, c'est carrément dingue!»

Le génie de la langue

Des explications avancées par Rosemarie Fournier-Guillemette, il faut retenir que les traducteurs travaillent pour des éditeurs qui, eux, ont pour seule et unique préoccupation de publier des livres qui répondent aux attentes des lecteurs français.

Autrement dit, il ne faut surtout pas dépayser le client. D'où le recours à un vocabulaire et à une réalité avec lesquels il est familier.

Par ailleurs, et c'est peut-être le plus important, les Français restent convaincus de la supériorité et de l'universalité de leurs valeurs : «En France, on naturalise et on assimile. Quand vient le temps de traduire une littérature très différente, comme la littérature américaine, on rationalise, on homogénéise le texte, on le rend conforme au français normatif, on met des virgules là où il n'y en a pas. Tout ça est fait dans le but de rendre le texte plus clair, plus accessible.»

Même les éléments culturels sont retransplantés dans un contexte français pour ne pas perdre le lecteur. En bout de ligne, tout ce qui reste est le scénario.

Y a-t-il moyen de changer ça? Difficile, répond Rosemarie Fournier-Guillemette, parce que les Français ont le monopole de la traduction : «Les seules traductions qui se font ici sont des traductions d'oeuvres canadiennes financées par le Conseil des arts du Canada.»

Grâce à Internet, pourquoi les éditeurs français ne bâtissent-ils pas un réseau de correspondants québécois à qui ils feraient relire leurs traductions avant de les envoyer à l'imprimerie? «Le problème, c'est comment convaincre les éditeurs. Cela leur a déjà été suggéré et ils ne sont pas ouverts à ça. Moi-même, comme chercheuse, je n'obtiens pas de réponse quand je leur demande de l'information sur une traduction.»

Les universitaires français que leurs homologues québécois fréquentent dans des colloques ont-ils conscience de cette réalité? «Oui, mais il y a deux écoles de pensée. Il y a ceux qui mettent le génie de la langue française au-dessus de tout et pour qui il faut normaliser. Et il y a ceux, moins nombreux, qui sont très critiques.»

Est-ce différent ailleurs? «Non, ce n'est pas mieux. Les Anglais sont un petit peu plus respectueux. Les Américains, eux, adaptent les livres qu'ils traduisent. Même les romans anglais sont adaptés pour le marché américain.»

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