Le village planétaire

Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) Une citation, pour commencer. De l'ancien critique théâtral du journal Le Monde, Bertrand Poirot-Delpech:

 

«Quand auront sévi et sombré toutes les techniques imaginables de communication, vous verrez que livres et journaux resteront le recours suprême contre la violence, l'ignorance, l'oubli, la bêtise et la laideur».

C'est très joliment dit et c'est réconfortant.

Hélas, livres et journaux auront disparu bien avant le naufrage des techniques de communication. Bertrand Poirot-Delpech était un homme d'une autre époque. Ce à quoi nous assistons est le début d'une véritable révolution.

Cette révolution, Marshall McLuhan la pressentait quand il affirmait que «le message est le médium» et que «l'impact du médium dépasse largement l'effet du message».

Il a même prophétisé l'avènement d'un monde devenu «village global». Avant-hier, grâce à la télévision. Hier, grâce à Internet. Aujourd'hui, grâce à la blogosphère et la twittosphère.

Nous sommes entrés de plain-pied dans ce «village global». Avec toutes les conséquences heureuses ou malheureuses que cela implique.

Je crains que dans ce «village global» il n'y ait pas de place pour l'imprimé!

Anecdote.

Mon articulet sur les dictionnaires et le site lexilogos.com m'ont valu plusieurs commentaires. Dont celui de Roland Bouchard:

«Très vrai ce que vous dites, les dicos en ligne sont là tout à fait gratuitement et je me demande pour combien de temps encore nous verrons les éditions papier. Merci d'avoir refilé le lien lexilogos. Il ramène systématiquement au Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, mais il y a moyen d'avoir accès au Larousse avec ce lien. Le Larousse en ligne donne les racines dès le début comme il l'a toujours fait dans ses éditions papier. Je déplore le fait que la majorité des dicos en ligne ne les donnent pas».

L'intérêt du courriel de Roland Bouchard se trouvait dans le deuxième paragraphe:

«Il y a quelques mois, vous parliez des liseuses électroniques. Bon, imaginez que je suis un professionnel retraité des pâtes et papiers et que je prêche la disparition du papier... Incroyable, non? Ceci étant dit et toujours dans la lignée des dictionnaires, la liseuse que je me suis procurée n'a pas de dico français. La Sony PRS-T1 a été bêtement mise ainsi sur le marché français et québécois. Il y a bien sûr un Webster inutilisable lorsque je lis du français. Sont aussi intégrés et tout aussi inutiles une panoplie de dicos de traduction en plusieurs langues. Les divers commentaires sur le web indiquent que je suis un des milliers d'utilisateurs à avoir porté plainte chez

Sony. Selon ce que j'en lis, il y a espoir qu'un modèle à venir en sera doté mais Sony ne laisse pas entrevoir une possibilité d'émettre une nouvelle version du firmware pour corriger cette lacune du PRS-T1. Et voilà pour un autre morceau de plastique qui prendra bientôt le chemin du dépotoir».

Un retraité des pâtes et papiers qui prêche la disparition du papier et qui est un adepte des liseuses électroniques!

Aurélie Filippetti est la nouvelle ministre française de la Culture et des Communications. En 2003, elle avait publié un roman chez Stock, Les derniers jours de la classe ouvrière, dans lequel elle racontait l'agonie de l'industrie minière en Lorraine.

Aussitôt en fonction, en mai, elle a affirmé son «attachement à la loi sur le prix du livre numérique en dépit des agissements contraires d'Amazon» et sa volonté de défendre l'exception culturelle française.

Devant le Syndicat national de l'édition, elle a déclaré que la défense de cette loi «sera l'axe principal de notre position vis-à-vis de la Commission européenne dans le dossier des enquêtes antitrust menées contre certains éditeurs aux États-Unis et sur le territoire de l'Union européenne».

Pourquoi cette tirade? Parce que la Commission européenne a envoyé une mise en demeure à la France et au Luxembourg en raison de leur application d'un taux de taxe réduit aux livres numériques. C'est contraire à la législation européenne.

Si j'évoque ce contentieux entre Paris et Bruxelles, c'est parce que le milieu québécois de l'édition suit ce débat de très près. Au nom de l'exception culturelle, la chaîne québécoise du livre voudrait que le Québec applique les mêmes mesures qu'en France. Notamment le prix unique du livre.

Ce qui veut dire? Peu importe où vous achèteriez un livre, librairie ou grande surface, vous le paieriez le même prix.

Le concept d'exception culturelle évoqué par la France et le Québec ne manque pas d'étonner les Américains. Dans une longue analyse publiée par The New York Times, la journaliste Elaine Sciolino constate que pendant que les librairies ferment les unes après les autres aux États-Unis, le nombre de librairies a augmenté de 6,5 % en France entre 2003 et 2011.

Pourquoi? Deux raisons:

- une, les livres électroniques accaparent seulement 1,8 % du marché français contre 6,4 % aux États-Unis;

- deux, les pouvoirs publics français subventionnent l'ouverture de nouvelles librairies.

La conclusion de la journaliste américaine: la France ne fait que retarder l'inéluctable. Et d'appeler à la barre des témoins Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France: «Plusieurs scénarios sont envisageables. Le moins probable est certainement une résistance victorieuse du livre papier».

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