La fin d'une utopie

Didier Fessou
Le Soleil

À l'aube des années 1950, un gamin du nom de Bertrand Poirot-Delpech sollicite un emploi de journaliste au quotidien Le Monde. Le directeur du journal, Hubert Beuve-Méry, tente de l'en dissuader en murmurant : «Ce n'est presque rien, le journalisme, vous savez.»

Réponse de l'impétrant : «Justement, c'est ce presque qui m'intéresse.»

Bertrand Poirot-Delpech se bâtira toute une réputation comme critique théâtral. Une réputation si méritée que l'Académie française l'accueillera en son sein.

Il n'empêche, Hubert Beuve-Méry avait raison : ce n'est presque rien, le journalisme. Ce n'est pas un métier, c'est une passion. Dévorante, comme toutes les passions.

En 2010, j'avais été touché par la lecture de Questions à mon père. Publié par Gallimard, ce témoignage était celui d'un journaliste qui écrivait dans Le Monde et qui s'appelait Éric Fottorino.

Avec des mots d'une grande justesse, il y évoquait son père adoptif.

Ce printemps, j'ai reçu de Gallimard un gros pavé signé Éric Fottorino et intitulé Mon tour du «Monde».

À cause de son épaisseur, 544 pages, je me suis contenté de le placer sur la pile des livres à lire dès que possible. Pas un enterrement, mais pas une priorité.

Si j'avais compris que ce livre évoquait le journal Le Monde, je m'y serais plongé dès sa réception. En effet, Éric Fottorino fut l'homme qui scella son destin en cédant Le Monde à un curieux triumvirat : Yves Bergé, l'ancien et richissime compagnon d'Yves Saint-Laurent, Matthieu Pigasse, le fondé de pouvoir de la Banque Lazard en France, et Xavier Niel, un homme d'affaires qui a fait fortune dans Internet.

Avant d'en être le dernier directeur, Éric Fottorino fut le témoin de la dérive professionnelle et financière du journal Le Monde. Dérive que racontèrent Pierre Péan et Philippe Cohen dans La face cachée du Monde, un témoignage à charge de 630 pages publié en 2003 par Mille et Une Nuits.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, un petit mot sur Le Monde. Ce journal fut fondé en décembre 1944 par Hubert Beuve-Méry. Installé rue des Italiens, à Paris, il avait hérité des biens du journal Le Temps, un quotidien du soir interdit à la Libération pour faits de collaboration pendant l'occupation allemande.

Chef du gouvernement de l'époque, le général de Gaulle avait voulu faire de ce nouveau journal, Le Monde, une publication tournée vers l'étranger, une publication de référence à l'image du The Times anglais ou du Die Welt allemand.

En 1951, ses journalistes en devinrent les copropriétaires majoritaires par le biais d'une Société des rédacteurs.

C'est en 1986 qu'Éric Fottorino intégra la rédaction d'un journal devenu une institution.

Il avait 25 ans, avait étudié à Science Po, n'était pas sûr de son identité et avait fait ses premiers pas journalistiques à La Tribune, un quotidien d'informations économiques.

Rue des Italiens, où l'économie et les affaires étaient regardées avec dédain, on lui confia la rubrique des matières premières. Et, accessoirement, la couverture de l'actualité boursière.

En ce temps-là, note le narrateur, les journalistes avaient encore des airs d'écrivains.

Mais au fait, qu'est-ce qu'un journaliste? C'est d'abord un carnet d'adresses et de contacts privilégiés qu'on peut solliciter à tout moment pour obtenir une information, un commentaire ou une confirmation, écrit Éric Fottorino.

Un journaliste, ajoute-t-il, c'est aussi quelqu'un capable de s'indigner.

À la différence des vieux briscards qui l'entouraient, Éric Fottorino n'a pas connu l'âge du plomb. Déjà, l'informatique s'était frayé un chemin jusqu'à l'atelier de composition.

Constat de l'auteur : «Sans doute n'avions-nous pas conscience que ces moyens très modernes ne favoriseraient guère les échanges entre nous. Que notre métier serait à jamais modifié par une technique qui nous servait tout en nous asservissant à ses règles et à ses codes. En douceur, sans bruit, sans éclats. Le chaud était devenu tiède, puis froid. Il apparut aussi que l'écriture s'uniformisa peu à peu, d'un service à l'autre, d'un journal à l'autre, comme si le contenant avait dicté sa forme au contenu.»

Ce livre de souvenirs, Mon tour du «Monde», se lit comme un roman.

Absorbé par son travail, Éric Fottorino s'est tenu loin des querelles intestines du journal Le Monde.

Il a vu ses dirigeants se lancer dans des investissements imprudents et s'égarer dans les méandres de la politique partisane. Au point que Le Monde fut de plus en plus perçu comme un journal au ton péremptoire et donneur de leçon!

Remarqué et apprécié lors d'une refonte du contenu du journal, Éric Fottorino fut élu à la présidence du directoire en juin 2007. Il y resta pendant trois ans.

Grevé de dettes, Le Monde n'en pouvait plus. C'était ou le tribunal de commerce pour cause de faillite ou l'entrée de nouveaux investisseurs dans le capital.

Témoignage dramatique que celui d'Éric Fottorino, dont l'histoire retiendra qu'il a vendu Le Monde et son âme à d'étranges «bienfaiteurs». La fin d'une utopie qui a duré 65 ans, celle de journalistes propriétaires et gestionnaires de leur journal.

Au passage, des pages ubuesques sur Nicolas Sarkozy. À sa manière fort peu subtile, il a essayé d'intervenir dans la vente du journal. En vain.

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