Un homme et son passé

Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) Le titre de cette chronique aurait pu s'écrire : un homme est son passé. De fait, l'homme n'est pas autre chose que ce qu'il a fait, c'est-à-dire son passé.

Comme de raison, mes belles lectrices, cela vaut également pour vous.

Le sujet de la causerie, aujourd'hui, c'est Angelo Rinaldi. Qui publie Les souvenirs sont au comptoir chez Fayard. Un récit de 372 pages dont les médias ont omis de parler. À moins qu'il n'ait été boudé par la coterie journalistique en raison de la personnalité de son auteur (c'est la thèse de Franz-Olivier Giesbert, directeur de l'hebdomadaire Le Point).

Dommage, parce que Les souvenirs sont au comptoir est un grand roman. Un roman à l'écriture ciselée et proustienne. Dans lequel Angelo Rinaldi décortique nos travers avec entrain et appétit. Et un brin de cruauté. Voire de sadisme.

Ce roman est l'autopsie d'une société «qui n'a plus de hauteur que celle de ses prétentions».

Au final, ce roman est infiniment triste. Car le vrai parfum de la vie, c'est l'eau de chagrin. Et ce parfum-là ne s'épuise jamais.

Angelo Rinaldi est un personnage. Corse monté à Paris après une escale sur la Côte d'Azur, où il a appris le b-a ba du journalisme à Nice-Matin, il s'est fait un nom et une détestable réputation comme critique littéraire.

Il a travaillé pour L'Express, Le Point et Le Nouvel Observateur avant de devenir directeur littéraire du quotidien Le Figaro et de son supplément Le Figaro littéraire.

Trente ans durant, il a été un critique littéraire à la plume acérée, féroce et dérangeante. Il a fait son métier de journaliste en faisant trembler le milieu de l'édition.

Et il s'est payé quelques monstres sacrés : Alain Robbe-Grillet, Michel Tournier, Philip Roth, Philippe Djian, Claude Simon, Christine Angot, Michel Houellebecq, Aragon, Marguerite Duras, Philippe Sollers, Julia Kristeva.

Il a aussi beaucoup publié. Des romans, des essais, des réflexions.

Son talent, immense, étant à la hauteur de ses exigences, il s'est retrouvé tout naturellement là où il y a de la reconnaissance, c'est-à-dire à l'Académie française.

Il a reçu le Prix littéraire Prince-Pierre-de-Monaco pour l'ensemble de son oeuvre. Une distinction pour laquelle Victor-Lévy Beaulieu est en nomination, cette année, aux côtés de Franketienne, Alain Mabanckou, René de Ceccatty et Jean-Paul Kauffmann.

Anne Hébert, en 1976, et Marie-Claire Blais, en 2002, ont obtenu ce prix.

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Dans Les souvenirs sont au comptoir, Angelo Rinaldi mêle fiction et souvenirs personnels.

Le narrateur s'appelle Conti. Il est analyste financier dans une discrète banque d'investissement, à Paris.

Conti est obsédé par la pauvreté. Une obsession qui confine à la panique.

Car pauvre, il l'a été.

Sa mère, veuve, tenait un modeste bistrot dans une sous-préfecture corse. Que l'on devine être Bastia, la ville où est né Angelo Rinaldi. Et c'est derrière un comptoir que Conti a grandi et observé l'humanité. Là, il a compris que pour plaire il suffisait de jouer sur deux ressorts : la vanité et l'appât du gain.

«Quelle meilleure école d'hypocrisie qu'une enfance dans un café, mais aussi quel meilleur poste pour découvrir qu'il n'est pas de gens simples, seulement des personnes que l'on ne sait pas regarder?»

À la banque, rue de Monceau, il travaille avec Delozier. Un hâbleur qui a étudié à Oxford après avoir quitté son Anjou natal où son père était un prospère marchand de bestiaux.

Un soir, alors qu'ils finalisent un dossier important, Delozier traite Conti de haut. Le ton monte. Les deux hommes sont sur le point de se castagner. Mais à ce jeu, Conti est plus expérimenté. Il saisit Delozier par le revers de son veston.

Delozier débande et bafouille des excuses.

Sans réconciliation ni aucune allusion à l'incident, les rapports entre les deux hommes changent dès le lendemain. Ils deviennent amis. Delozier réinvente l'inséparable ami.

Delozier n'est pas sans moyen. Il a hérité de la fortune d'un oncle qui s'était enrichi dans les produits pharmaceutiques en Suisse. Ce parent, un homosexuel, s'était reconnu en lui.

Un jour, la banque met la main sur un journal et y place Delozier à sa tête. Celui-ci convainc Conti de le suivre.

Les deux hommes découvrent qu'à Paris, le journalisme est un bocal de piranhas.

Cet intermède journalistique sert de prétexte à Angelo Rinaldi pour régler quelques comptes. Les journalistes, ces gens qui tracent des mots sur le sable, en prennent plein le buffet, car voilà un métier où l'on va de pétards en pétards vite allumés, vite éteints et vite oubliés!

Deux années passent et le journal change de propriétaire. Delozier décide qu'il ira continuer la fête à Londres tandis que Conti est terrifié à l'idée de ne pas retrouver sa place à la banque.

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À gros traits, voilà le sujet de Les souvenirs sont au comptoir. Un roman dense et intense. Qui habite son lecteur et ne le lâche plus.

Cette critique cinglante de la société est racontée à travers la remémoration d'un banquet offert par Delozier pour fêter son quarantième anniversaire.

À l'évocation de cette soirée se mêlent les souvenirs d'enfance du narrateur. La pauvreté et la honte.

Et puis le chagrin, aussi.

Ce banquet, c'était au milieu des années 80, des années d'insouciance. Delozier passa le fameux test à la mode.

Il était positif...

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