Le mensonge historique

Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) Dans la Grèce antique, personne n'avait jamais vu la déesse Athéna. Mais clamer qu'elle n'existait pas était un crime passible de mort. Il fallait donc faire comme si elle existait.

Surprenant, de la part d'un pays qui a donné naissance à Socrate, Platon, Aristote...

C'est avec des petites histoires qu'on tricote la grande Histoire. Mais ces petites histoires ne sont pas toujours vraies.

Gerald Messadié, qui est érudit et talentueux, dit la même chose mais autrement: «Nous restons prisonniers de mythes imposés par la culture et l'enseignement. Et pieusement entretenus au détriment de la vérité historique.»

Ce que nous prenons pour argent comptant n'est souvent qu'un tissu d'impostures, d'omissions, de manipulations, de bobards, d'intoxications et autres fariboles.

Ainsi, nous croyons dur comme fer que Roosevelt avait été informé de l'attaque sur Pearl Harbor.

Et nous sommes convaincus que Che Guevara était un homme au grand coeur, un de ces hommes dignes de respect et d'admiration qui a su marquer son temps. Il l'a marqué, en effet, mais pas de la bonne façon.

Bref, l'Histoire est une construction imaginaire!

Rédacteur en chef du magazine scientifique Science et Vie pendant 25 ans, Gerald Messadié est un passionné de voyage, d'ethnologie, d'histoire, de civilisation et de théologie. Il a publié plusieurs essais sur les croyances, les cultures et les religions.

Il est l'auteur d'une soixantaine d'ouvrages à caractère historique comme Une histoire générale de Dieu et Une histoire générale de l'antisémitisme. Il a aussi écrit des romans comme 25, rue Soliman Pacha, L'affaire Marie Madeleine, Madame Socrate et Et si c'était lui.

Certaines de ses biographies ont rétabli bien des contrevérités. Par exemple L'Homme qui devint Dieu, Saint-Germain, l'homme qui ne voulait pas mourir, Marie-Antoinette, la rose écrasée, Le Secret de l'auberge rouge ou Joséphine, l'obsession de Napoléon.

Aux éditions l'Archipel, Gerald Messadié publie 4000 ans de mystifications historiques. Dans ce document de 432 pages, il passe en revue près de quatre-vingt-dix histoires plus ou moins vraies.

Un livre passionnant.

Anecdote.

En 2006, la télévision suisse romande organisa un débat sur Satan avec un prêtre catholique, un pasteur protestant, un imam religieux et Gerald Messadié.

Trois des invités convinrent que Satan incarnait l'essence du Mal et qu'il était l'ennemi de Dieu.

Gerald Messadié, lui, rappela que selon l'Ancien Testament, Satan était le serviteur de Dieu. Et de citer des extraits du Livre de Job: «Le jour vint où les membres de la Cour des cieux s'assemblèrent en présence du Seigneur, et Satan était là parmi eux. Le Seigneur lui demanda où il avait été. "Je parcourais la Terre d'un bout à l'autre", répondit-il. Le Seigneur lui demanda alors: "As-tu remarqué mon serviteur Job? Tu ne trouveras aucun autre comme lui sur la Terre".»

Agitation et scandale sur le plateau.

Offusqué, l'un des religieux déclara que Gerald Messadié venait de démontrer la raison pour laquelle il ne fallait pas mettre les Livres saints entre toutes les mains. Seule l'autorité peut interpréter ces livres!

Depuis l'époque des peintures rupestres dans les grottes préhistoriques, l'esprit humain est en quête de mythes: l'image de l'aurochs percé de flèches symbolisait le triomphe de l'homme sur la bête.

Le mythe fait palpiter le coeur des hommes et leur infuse le goût de l'action. Le mythe est plus fort que la vérité.

Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que l'histoire se libère de la mythologie et devienne une véritable discipline. Se fondant sur des documents et faisant appel à l'économie, la sociologie, l'ethnologie ou la philosophie, l'histoire s'enrichit et devint plus rigoureuse dans ses interprétations. Il n'était plus question de sacrifier la réalité à l'idée.

Dans 4000 ans de mystifications historiques, Gerald Messadié s'en prend joyeusement aux mythes les plus tenaces. De la mort de Socrate à l'assassinat de Kennedy en passant par la bataille de Poitiers où Charles Martel arrêta l'invasion arabe, l'existence de Jeanne d'Arc, la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, le faux Protocole des Sages de Sion ou la découverte du buste de Néfertiti, buste pieusement conservé par le Neus Museum de Berlin.

On sort de ce livre assez ébranlé.

Prenez l'exemple de la bataille d'Angleterre durant l'été 1940. À l'issue de laquelle Churchill, s'inspirant de la pièce Henry V de Shakespeare, a prononcé cette phrase célèbre: «Jamais autant de gens n'ont été redevables d'autant à si peu d'hommes.»

Entre le 15 août et le 15 septembre, la Luftwaffe aurait perdu 185 appareils et la Royal Air Force, une dizaine.

Ces résultats suscitèrent un certain scepticisme. Dans sa Lettre aux Anglais, l'écrivain français Georges Bernanos nota que c'était un véritable conte de fées, la version moderne de l'histoire du petit tailleur des frères Grimm.

Plus tard, on refit les comptes. Il apparut que la Luftwaffe avait perdu entre 56 et 60 appareils et non 185. Quant à la Royal Air Force, elle avait perdu 26 appareils et non une dizaine.

Cela restait une belle victoire. Une victoire franche, nette et décisive.

Mais pourquoi cette mystification? Pour galvaniser les Anglais. Et cela marcha.

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