On se distrait et on s'informe en même temps.
Le premier est une sombre affaire de tueurs à gages à Istanbul. Très nébuleux, comme tout ce qui se passe au Moyen-Orient: La bombe des mollahs de Paul Fauray. Un récit de 304 pages publié par les Éditions du Rocher.
L'intrigue est assez quelconque, mais l'explication et l'analyse du contexte politique sont telles que ce livre vaut le détour.
Sous couvert d'une visite protocolaire à Istanbul, l'officier de marine François Desjours doit exfiltrer une physicienne syrienne, Loubna Maalki. Responsable du programme nucléaire syrien, elle détient la preuve que les Iraniens enrichissent de l'uranium à des fins militaires.
Cette preuve, c'est une fine aiguille de métal contenue dans un faux tube de rouge à lèvres blindé.
Jusque là, ça va.
Mais ça dérape quand un tueur du Mossad, Shlomo Tieperev, cherche à liquider la Syrienne une fois qu'elle aura remis son échantillon à Walid Kamal Soumié, un agent double palestinien qui fut responsable de la mort atroce de Michel Desjours à Beyrouth une vingtaine d'années plus tôt.
En plus d'être un barbouze français, ce Michel Desjours était le père de François Desjours.
Ambiance!
Je résume: dans cette intrigue, les Français pensaient manipuler la Syrienne pour qu'elle refile son échantillon aux Israéliens. Les Iraniens, eux, croyaient abuser Israël en leur refilant un échantillon russe. Quant aux Syriens, ils étaient persuadés de rouler les Iraniens dans la farine tandis que les Turcs observaient tout ça en espérant rafler la mise.
Tout finit pour le mieux dans le meilleur des mondes grâce aux... francs-maçons.
Ce qu'on retient, c'est qu'il n'y a pas que l'Iran qui veut se doter d'une arme nucléaire. La Turquie a la même ambition.
Dans cette région du monde reconfigurée par la guerre en Irak, trois pays veulent étendre leur influence sur l'ensemble du monde musulman: l'Arabie Saoudite, l'Iran et la Turquie.
L'Égypte? Trop discréditée. Le Pakistan? Trop loin.
Si vous deviez miser sur un cheval, miser sur le Turc.
La Turquie est un pays prospère et effervescent qui veut effacer l'affront européen en devenant la dixième puissance économique mondiale d'ici 2020. C'est-à-dire demain.
Et elle voudra exercer l'influence politique qui va de pair.
Oublions ce Moyen-Orient si déroutant et revenons en Amérique avec Triple Frontière de Sebastian Rotella. Un roman de 480 pages publié par Libre Expression.
Ce roman est si prenant que j'ai passé la fin de semaine dernière entièrement plongé dedans sans me rendre compte qu'il faisait beau et chaud.
Valentin Pescatore est un flic de la Patrouille frontalière américaine à San Diego. Il passe ses nuits à pourchasser les clandestins qui cherchent à s'introduire aux États-Unis.
Son chef, Arleigh Garrison, est un escroc. Il est l'interface entre les Américains et les Mexicains pour les trafics en tout genre, notamment le trafic d'armes volées.
Un jour, en poursuivant un passeur, Pescatore met le pied au Mexique. Une erreur fatale.
Jaloux de leur souveraineté, les Mexicains sont en beau joual vert et le groupe Diogène réclame sa tête. Le groupe Diogène, c'est une trentaine de flics mexicains triés sur le volet qui luttent contre la corruption dans les forces policières. À sa tête, un ancien journaliste et défenseur des droits de l'homme du nom de Leobardo Mendez.
L'Inspection générale de la police américaine met son nez dans l'histoire et propose à Pescatore de devenir son agent infiltré au sein du gang de Garrison.
Le fond de scène de ce roman, c'est la corruption chez les flics et les politiciens mexicains. Qui, protégés au plus haut niveau, travaillent de concert avec les cartels de la drogue.
Si leurs affaires prospèrent, c'est parce qu'il y a aussi de la corruption côté américain. De la corruption et de la protection. Protection aussi efficace à Washington qu'à Mexico.
L'auteur de ce roman sombre et violent, Sebastian Rotella, est un journaliste du Los Angeles Times spécialisé dans les questions de sécurité et d'immigration. Il prétend que tout ce qu'il raconte dans ce livre est vrai. Tout. Sauf l'intrigue, bien sûr, qui est une fiction romanesque.
En cours de route, l'action se déplace de Tijuana à la région de la Triple Frontière. Une immense «zone franche» située sur les bords du fleuve Paranà, à cheval sur les frontières du Brésil, du Paraguay et de l'Argentine. D'un côté la ville de Ciudad del Este et de l'autre les villes de Foz do Iguaçu et de Puerto Iguazu.
C'est par là que transitent l'argent, la drogue, les armes, les clandestins asiatiques et les terroristes arabes.
Fin 2006, le gouvernement mexicain s'attaquait au crime organisé. Bilan, 50 000 morts.
Selon Sebastian Rotella, rien n'a changé et rien ne changera: «Au Mexique, la mode est aux grands discours sur la corruption et la narco-politique. Rien ne changera tant que les vrais responsables resteront au pouvoir: je parle de l'élite qui dirige les affaires et le monde politique avec l'aide des gangsters. Tout le monde parle, mais rien ne se passe. Je n'ai découvert que récemment qu'il en allait de même pour la démocratie américaine.»