L'Amérique de la Grande Récession

Didier Fessou
Le Soleil

(Québec) L'Amérique ne va pas bien. En perdant de sa superbe, l'Amérique a perdu confiance en elle.

Depuis dix ans, elle est allée de désillusions en désillusions : attentats du 11 Septembre, guerre en Irak, mensonges d'État, scandales financiers, krach boursier, bourbier afghan, inégalités, récession, chômage de masse.

L'Amérique est vulnérable, attaquée, contestée, divisée, enlisée. Le monde se dérobe sous ses pieds. Et la Chine ose lui donner des leçons pour la gestion de sa dette.

Obama qui avait suscité l'espoir a finalement beaucoup déçu.

Un Américain sur cinq est au chômage ou sous-employé. Une famille sur neuf ne peut payer le montant minimal de ses cartes de crédit. Une hypothèque sur huit fait l'objet d'un défaut de paiement ou d'une procédure de saisie.

Un Américain sur huit a recours aux coupons alimentaires. Chaque mois, cent vingt mille familles se déclarent en faillite. La crise financière a éliminé 5 milliards $ d'épargne.

D'autres chiffres : 10 % des plus riches Américains empochent près de la moitié de l'argent gagné en Amérique. L'écart de richesse entre les 20 % de ménages les plus pauvres et les 20 % les plus riches atteint 1500 %.

Tous ces chiffres, vous les trouverez dans American Spleen, un grand reportage de 288 pages publié par Flammarion. L'auteur est un journaliste, Olivier Guez, qui a passé plusieurs mois à sillonner les États-Unis. De New York aux déserts de l'Arizona, du mont Rushmore à Chicago, de Washington à Salt Lake City.

Son constat est accablant : l'économie stagne, les inégalités s'accroissent, la confiance a disparu, le pays est désemparé.

Quant aux chiffres dont Olivier Guez émaille son propos, il les a puisés dans L'Amérique qui tombe de Arianna Huffington.

Cette activiste de Washington est à l'image de la nouvelle Amérique : l'an dernier, elle a vendu son site d'information en ligne Huffington Post au géant AOL pour la coquette somme de 315 millions $. Et ce, sans verser la moindre cenne noire à ses blogueurs qui ont pourtant fait sa réputation et qui collaboraient à titre gracieux!

C'est un témoignage plein de lyrisme mais bourré de clichés que propose Olivier Guez. C'est l'Amérique vue par un Français qui s'est empressé de louer une Ford Mustang pour aller à la rencontre de l'Amérique de la Grande Récession, de l'Amérique du Tea Party et des Mormons de l'Utah, de l'Amérique d'Occupy Wall Street et des motards du Rolling Thunder.

L'intérêt de ce reportage? Les portraits des gens rencontrés par Olivier Guez.

Notamment quelques-unes de ces femmes qui constituent l'épine dorsale de la nouvelle droite américaine : Jenny Beth Martin à Atlanta ou Katie Pavlich et Cathy McMorris Rodgers à Washington. Moins célèbres et moins dogmatiques que Sarah Palin, Michele Bachmann ou Ann Coulter, mais terriblement plus efficaces.

Pour ces femmes, les politiciens ont asphyxié l'énergie vitale des Américains et détruit le pays après l'avoir ruiné. Tout cela n'a pas commencé avec Obama, mais avec Bush.

Un chiffre inouï : Washington dépense

114 000 $ par seconde. Oui, par seconde.

En pourchassant et en combattant le terrorisme islamique après les attentats du 11 Septembre, l'Amérique riche, forte et admirée s'est mise elle-même à genoux!

Place à une autre façon de voir l'Amérique. Celle du journaliste américain Adam Lashinsky avec Au coeur d'Apple. Un livre de 232 pages publié par les Éditions de l'Homme.

Une enquête fascinante sur l'entreprise la plus fermée au monde.

Steve Jobs, que tout le monde admire, a créé un milieu de travail paranoïaque : «La brutalité de Jobs avec ses subordonnés a légitimé chez Apple une effrayante culture de la sévérité, de la brimade et de l'exigence. Une culture de la peur et de l'intimidation a pris racine dans toute l'organisation.»

Ajoutez à ça une politique du secret qui a engendré la terreur chez les employés. À preuve cet avertissement de Jobs au début d'une réunion : «Si la moindre information fuit de cette réunion, les responsables seront non seulement immédiatement renvoyés, mais également poursuivis en justice pour tous les motifs que nos avocats pourront imaginer.»

Chez Apple, écrit Adam Lashinsky, journaliste au magazine Fortune, il est considéré comme acceptable de détruire quelqu'un si cela permet de réaliser les meilleurs produits.

La question qu'on se pose en lisant ce livre : le succès doit-il être à ce prix?

Apple n'est pas un employeur sympathique et n'est pas un citoyen exemplaire. Selon The New York Times, l'optimisation fiscale d'Apple aurait fait perdre 2,4 milliards $ au fisc américain l'an dernier.

Cette optimisation fiscale permet à Apple d'avoir des filiales au Luxembourg, en Irlande, dans le Nevada ou dans les îles britanniques pour vendre ses fichiers musicaux ou ses logiciels.

Le siège du magasin en ligne iTunes, par exemple, est situé au Luxembourg, où un simple bureau avec une boîte aux lettres permet à Apple de profiter d'une taxe de vente réduite sur ses ventes.

Apple a réagi à ces informations en disant qu'elle avait payé 5 milliards $ en impôts aux États-Unis pour les six premiers mois de l'année et qu'elle emploie 47 000 personnes.

Toujours selon The New York Times, le bénéfice trimestriel d'Apple a atteint 11,6 milliards $ sur un chiffre d'affaires de 39,2 milliards $.

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