Ce point de vue très tranché est celui de l'auteure Sylvie de Carufel. Qui ne tourne pas autour du pot pour dire le fond de sa pensée: «Les éditeurs font des livres plates en tabarouette.»
Pourquoi les filles lisent-elles, alors? «Parce que la mode est à la littérature fantasy et que ça plaît énormément aux filles qui ont entre 11 et 13 ans.»
Dans la littérature fantasy, il y a des vampires, des dragons et des sorcières. Pensez à Harry Potter de J.K. Rowling ou à Twilight de Stephenie Meyer.
Pour quelle raison le fantasy plaît aux filles et pas aux garçons? «Parce qu'il y a toujours une histoire d'amour entre une humaine et un vampire. Et s'il n'y a pas d'histoire d'amour, il y a un beau garçon ténébreux dans le décor.»
Comme ce genre de littérature a du succès, les éditeurs québécois sont en demande: «C'est bien, le fantasy, j'en lis et j'aime en lire, mais il y a des enfants, surtout les garçons, qui n'embarquent pas dans ce monde inexistant.»
Que veulent les garçons? «Vers 12-13 ans, il y a d'excellents lecteurs. Mais en général, les garçons n'aiment pas la lecture. Ils préfèrent les bandes dessinées, les mangas japonaises. Le format roman, pour eux, c'est trop long. Il leur faut de l'action, il faut que ça bouge, il doit y avoir du danger, le personnage central doit être un héros.»
Originaire d'Abitibi et éducatrice de formation, Sylvie de Carufel est une mère de famille qui vit à Beauport. Elle a élevé trois filles et deux garçons, et elle est également famille d'accueil.
Les enfants, elle connaît. Et elle a pris la peine d'observer quels livres retenaient leur attention.
Elle a aussi travaillé à la librairie Morency, à Beauport, où elle était responsable du secteur de la littérature jeunesse.Là, elle s'est rendu compte que beaucoup d'enfants, notamment les garçons, voulaient des romans policiers et n'en trouvaient pas.
Les rares polars québécois destinés aux enfants sont des romans d'enquête et non des romans policiers en tant que tels.
Quelle est la différence entre roman d'enquête et roman policier? «Le roman d'enquête, c'est un roman dans lequel le personnage central part à la recherche d'indices. Il y a un petit peu de suspens et le héros va être aidé par un ami. Un roman d'enquête, c'est comme une chasse au trésor. Dans un roman policier, il y a une enquête mais il y a aussi de l'action. L'histoire ne porte pas sur l'enquête mais sur ce qui se passe pendant l'enquête.»
À défaut de trouver des romans policiers québécois destinés aux enfants, Sylvie de Carufel s'est mise à en écrire. C'est ainsi qu'est née la série Caporal Vincent dont le héros est un jeune agent des Services secrets canadiens basé à Québec.
Le héros de Sylvie de Carufel est un héros à la mode britannique. Comme le Alex Rider d'Anthony Horowiz, ou le jeune James Bond de Charlie Higson ou, encore, le James Adams de la série Cherub de Robert Muchamore.
Ces personnages ne sont pas des super-héros invincibles. Ils sont parfois en danger, ils se font frapper et il arrive qu'ils se fassent blesser par balle.
Les éditeurs québécois ne sont pas intéressés par ce genre de héros: «Les éditeurs québécois ne veulent pas de violence. Le héros peut se faire mordre par un serpent, il peut faire une chute, mais il ne doit jamais se faire blesser par une balle ou par un coup de couteau. Nos jeunes héros québécois doivent être brillants et les balles doivent passer à côté d'eux.»
En plus, les éditeurs québécois exigent que l'histoire soit bien écrite, que la langue française soit impeccable et que la grammaire soit parfaite: «Ils font des livres politiquement corrects et plates en tabarouette. À l'adolescence, les garçons ne veulent pas lire du politiquement correct. Ils veulent quelque chose qui va les entraîner, un peu comme dans un film.»
À défaut de trouver un éditeur qui accepte de publier les aventures du Caporal Vincent, Sylvie de Carufel s'est faite éditrice. Ses romans sont en vente dans trois librairies: Morency à Beauport, La Liberté à Sainte-Foy et Raffin à Québec.
Cette façon de faire est terriblement onéreuse et décourageante: «C'est un investissement de 1200$ à 2000$ par livre. Je ne rentre pas dans mon argent.»
Pourquoi continuer? «Depuis que je suis toute petite, j'adore écrire.»
Ce qui choque le plus Sylvie de Carufel, c'est ceci: «Avec le politiquement correct, on enferme les enfants dans un monde idéal. Mes livres ont été refusés dans une école primaire parce qu'il y a une arme à feu sur la couverture. Mais dans les jeux vidéo, par exemple, tout le monde peut se tirer dessus et le but du jeu est de hacher la bibitte en mille morceaux...»