Distinction ainsi justifiée : «Anne-Marie Guérineau a su faire de la revue un lieu d'ouverture et de pluralité. Avec rigueur et sensibilité, elle a su donner à la revue un haut niveau de qualité, et contribuer ainsi au rayonnement de la littérature».
En 1982, Anne-Marie Guérineau cofondait Nuit blanche avant de la diriger de 1990 à 2011.
La spécificité de Nuit blanche par rapport aux magazines littéraires québécois réside dans son ouverture aux voix autres que celles de la francophonie. Et ce, dès 1983 avec un dossier sur les écrivains de la Nouvelle-Angleterre.
Ainsi, ont été publiés des numéros dédiés aux littératures mexicaine, équatorienne, libanaise, brésilienne, costaricienne, hongroise, polonaise, irlandaise, soviétique, grecque, turque, allemande, etc.
Rencontre avec Anne-Marie Guérineau en présence de Suzanne Leclerc, directrice de la publication, et Alain Lessard, rédacteur en chef.
Q Il y a 30 ans, Anne-Marie Guérineau, qu'est-ce qui vous a incité à lancer un magazine littéraire?
Anne-Marie Guérineau L'idée, c'était de faire un magazine. À l'époque, il y avait la revue Lettres québécoises qui couvrait le champ littéraire québécois mais pas les autres littératures. L'idée, c'était de réunir la littérature québécoise et les autres littératures françaises ou traduites en français à l'intérieur d'un magazine qui donnerait la parole à toutes les formes littéraires: roman, essai, bande dessinée, poésie, littératures de genre.
Suzanne Leclerc Si je comprends bien ce que tu nous a toujours dit, Anne-Marie, l'idée n'était pas de traiter la littérature québécoise à part mais de la mettre en confrontation avec les autres littératures.
AMG Oui, c'est exactement ça. La littérature québécoise est une littérature à part entière. On ne voulait pas faire de Nuit blanche une revue universitaire mais une revue accessible à tout le monde.
Q Votre but a-t-il été atteint?
Alain Lessard Oui.
AMG Nuit blanche a été le témoin de l'évolution de la littérature québécoise et de la littérature étrangère. C'est le meilleur thermomètre de tout ce qui s'est fait depuis 30 ans.
Q Un thermomètre?
AMG Oui, un thermomètre qui nous dit que la littérature québécoise est en bonne santé.
Q Comment la littérature québécoise a-t-elle évolué depuis 30 ans?
AMG Dans les années 70, il se publiait beaucoup d'essais politiques. Beaucoup plus qu'aujourd'hui.
AL C'était à cause du contexte politique.
AMG Au début des années 80, il y a eu l'éclosion de nombreuses petites maisons d'édition liées à de jeunes universitaires qui voulaient faire entendre une voix différente.
Q Quelle voix?
AMG La nouvelle, par exemple. À ce moment-là, il s'en publiait très peu au Québec.
AL Les jeunes universitaires ont élargi l'offre littéraire.
AMG À l'époque, il n'y avait quasiment pas de littérature jeunesse québécoise. Elle est apparue à ce moment-là.
SL Autrefois, les jeunes lisaient des classiques.
AMG À la fin des années 90, on a vu l'explosion des littératures de genre.
Q Qu'est-ce que vous appelez les littératures de genre ?
AL Le fantastique, la science-fiction, le polar.
AMG Aujourd'hui, presque tous les éditeurs publient des littératures de genre. Dans les premiers numéros de Nuit blanche, en 1982, on avait déjà une rubrique de science-fiction. On avait aussi une chronique bande dessinée, une chronique écolo, une chronique politique.
Q Quand les littératures de genre ont-elles pris racine au Québec?
AMG Au milieu des années 90 parce que ça rejoignait les lecteurs. Mais jusque là il n'y avait pas d'auteurs québécois.
Q Qui, au Québec, a été le précurseur?
AL Jean Petitgrew, qui a fondé la maison d'édition Àlire. Il a été la bougie d'allumage.
AMG Pour finir mon tour d'horizon sur l'évolution de la littérature québécoise, je dirai que depuis le milieu des années 2000, il y a une nouvelle éclosion de maisons d'édition créées par de jeunes universitaires qui ont envie de faire autre chose. Et ces nouvelles maisons d'édition sont très dynamiques. En littérature générale, il y a une ouverture sur ce qui se passe ailleurs. On voit ça chez tous les éditeurs.
Q On ne peut donc pas accuser la littérature québécoise de nombrilisme?
AMG Non! Je vais vous citer un propos de Laurent Laplante qui résume bien la situation: «Il y a un éclatement du tissu socio-ethnique qui est profitable au milieu littéraire». Il y a de plus en plus d'écrivains issus de l'immigration et ils donnent une nouvelle voix à la littérature québécoise. Puis il y a une ouverture des Québécois sur ce qui se passe ailleurs. Il y a aussi autre chose, au Québec, c'est la reconnaissance et l'affirmation de la nordicité.
SL Ça, c'est quelque chose qui n'existait pas il y a 20 ou 30 ans.
AL C'est-à-dire que ça existait, pensez à Louis-Edmond Hamelin. Mais ça n'était pas rendu en littérature.
AMG Autre chose : les éditeurs québécois publient de plus en plus de traductions d'auteurs canadiens. Autrefois, la littérature canadienne ne semblait pas exister. Chaque génération arrive avec sa voix, une voix qui est nouvelle et qui peut être dérangeante pour certains. Dans les années 70, il y a eu le joual. Aujourd'hui, il y a une littérature plus trash.
Q Cette littérature trash, est-ce durable ou un effet de mode ?
AL Trop tôt pour le dire.
AMG Peu importe la mode et les courants, un bon livre trouve toujours son public. Et un bon livre, c'est un livre qui ne tombe pas des mains, c'est un livre qui résiste aux lois de la gravité.
Q Où s'en va la littérature québécoise?
AL Question difficile...
SL J'aime beaucoup comment la angue québécoise est intégrée dans la littérature sans que ce soit du joual, sans la dénaturer, sans en faire quelque chose de pittoresque.
AMG Aujourd'hui, il y a plus d'éditeurs, donc plus de livres.