Larry Tremblay - Le Christ obèse: au nom de la mère

En plus d'être un dramaturge célèbre, Larry Tremblay... (Photo La Presse Alain Roberge)

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En plus d'être un dramaturge célèbre, Larry Tremblay est aussi un romancier doué. Il vient de publier un livre cinématographique à la mécanique implacable et digne d'un suspense hitchcockien, Le Christ obèse.

Photo La Presse Alain Roberge

Éric Moreault
Le Soleil

(Québec) Dommage que Larry Tremblay soit un dramaturge célèbre (The Dragofly of Chicoutimi, Abraham Lincoln va au théâtre...), traduit en plus de 12 langues. Parce qu'il s'avère aussi un romancier doué, comme en témoigne Le Christ obèse. Ce court roman noir, dense mais prenant, au rythme haletant, déstabilise le lecteur en examinant notre rapport avec le bien et le mal, la douleur, la souffrance, la religion chrétienne et, surtout, la culpabilité. Ce livre cinématographique à la mécanique implacable est digne d'un suspense hitchcockien.

Imaginez : Edgar, un asocial de 37 ans, vit dans l'ombre de sa mère infirmière. Neuf mois plus tard, il recueille chez lui une jeune femme violemment agressée dans un cimetière et laissée à demi morte. Sa victime cache un passé trouble. Il se substitue à sa mère et leur étrange relation fusionnelle les entraîne vers une destination insoupçonnée...

Il faisait anormalement beau ce matin de mars. Larry Tremblay était en ville, après un séjour de deux mois en Inde, pour les répétitions de L'enfant-matière, sa nouvelle pièce, qui sera créée à Québec (du 10 au 28 avril, à la Caserne Dalhousie). Posé, réservé, mais très éloquent, le metteur en scène, acteur et professeur natif de Chicoutimi a bien voulu démonter les rouages de ce livre au ton ironique où rien n'est laissé au hasard et où chaque détail révèle de puissants symboles.

Q. Pourquoi un roman, cette fois?

R. Ce n'est jamais vraiment planifié d'avance. C'est le texte qui décide. J'ai un profil d'auteur dramatique plus marquant, vu le succès de mes pièces depuis 25 ans. Mais quand j'ai décidé d'être écrivain, je l'étais, point final. Je ne voyais pas de différence. La parole, parfois, devient romanesque. Dans mon imaginaire, j'ai beaucoup de romans en gestation. Il y en a qui dorment, il y en a qui rêvent et il y en a d'autres qui sont très excités de sortir. Je ne sens pas l'urgence, mais cela se fait.

Q. Ce roman noir était arrivé à terme?

R. Je n'ai pas décidé de la couleur [rires]. Je ne suis pas peintre, ni coloriste. En écrivant, on n'a pas la distance de la tonalité. À mon âge [58 ans], l'enfance devient très importante et remonte à la surface: c'est un trésor dans lequel l'écrivain doit puiser. Comme j'ai vécu le catholicisme enfant et l'ai jeté aux oubliettes à l'adolescence, je le revisite ainsi que le rapport à la douleur, au corps, à la morale et au bien et au mal, sans verser dans le manichéisme. Je veux déstabiliser le lecteur, ne pas le conforter dans ses idées reçues, ses croyances, qu'il se questionne. Le fanal que je tenais pour mon histoire, c'était : «Pourquoi la souffrance du Christ?» Jeune, je n'arrivais pas à la croire, ni à la comprendre. Mais je suis un être de fiction. Je peux prendre une goutte de mon vécu et la plonger dans le lac de mon personnage, ce qui va teinter tout le lac. Mais ce n'est pas autobiographique. Le roman parle de lui-même. Je pense qu'il pense très actuel parce qu'on est questionné par la religion des autres, et leur ferveur. Que nous reste-t-il de notre ferveur chrétienne?

Q. Le Christ obèse est-il sous l'influence de l'oeuvre du réalisateur Alfred Hitchcock, plus précisément de Psychose, avec son rapport au double (Edgar et sa victime) et à la mère?

R. Pas de façon consciente, mais je suis fasciné par Psychose, une oeuvre riche. Il y a d'ailleurs tout un rapport à Hitchcock et à ce film dans ma pièce Le problème avec moi [2007]. C'était probablement là, en moi. J'aime laisser des choses ouvertes à l'interprétation. Ce que je voulais, c'est arriver à la fusion/confusion. Ils existent tous les deux, mais j'aime bien que le lecteur se pose des questions sur eux, sur qui manipule qui, jusqu'où peut-on aimer, sur le pardon...

Q. C'est un engrenage...

R. Voilà. C'est un engrenage dentelé qui bouge ensemble. C'est machiavélique. C'est long à faire comme roman. J'ai écrit le double, j'en ai oublié la moitié pour créer du rythme. J'ai fait un découpage et conservé l'essentiel, ce qui m'a pris un an.

Q. D'où les phrases très courtes et imagées («j'habite un quartier somnifère et suicidaire»)?

R C'est voulu. C'est comme au théâtre : il faut que ça marche dès que ça commence, pas 15 minutes après. Je voulais que ça avance, sans linéarité. D'où les parties avec la mère, qui retournent dans le passé, mais c'est comme un élastique, il va vers l'arrière pour mieux aller vers le futur. J'ai beaucoup expérimenté pour éviter les flash-backs systématiques, c'est devenu du montage. J'ai eu un rapport de metteur en scène avec mon propre texte. La grande difficulté, c'est de ne pas donner trop d'indices, se réserver des surprises pour déjouer le lecteur et le faire jouer, qu'il tourne les pages sans cesse pour en savoir plus.

Q. Vous jouez d'ambiguïtés. Edgar a ses doutes sur ce qu'il nous raconte...

R. C'est le sentiment de culpabilité. Dans le catholicisme, tu dois être coupable, sinon ça ne marche pas! Il a refoulé le fait que sa mère a voulu s'en débarrasser [à deux ans]. Il ne s'en souvient pas, mais son corps s'en souvient. Inconsciemment, il se dit que si sa mère a voulu le tuer, il est méchant : «J'ai fait quelque chose de mal, je suis le mal.» Il découvre la victime, le Christ souffrant, et c'est là que tout commence. Il y a plusieurs systèmes d'opposition dans ce livre, j'ai travaillé fort. Mais je me suis amusé...

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