Le dernier livre de l'anthropologue Serge Bouchard, C'était au temps des mammouths laineux, est de ceux-là. Il est constitué de vingt-cinq chroniques d'humeur déjà parues à droite, à gauche entre 2004 et 2011.
Publié par Boréal, ce livre de 323 pages est un florilège. Pour dire le temps qui passe et célébrer le temps qui a passé.
Dès le premier texte, l'auteur donne le ton: «Je suis d'une race lourde et lente, éteinte depuis longtemps.»
Q Serge Bouchard, vous écrivez que dans le monde d'autrefois l'imagerie était faible et l'imaginaire, puissant. Le contraire est-il vrai: dans un monde où l'imagerie est puissante, l'imaginaire est-il faible?
R Les nouvelles technologies font en sorte que nous avons placé l'image devant nous. Nous étions des créateurs de mondes imaginaires et nous ne le sommes plus, nous sommes devenus des consommateurs. On peut tout faire avec un ordinateur, même jouer au hockey... Notre capacité d'imagination pourrait être atrophiée d'ici cinquante ans. En tout cas, je pose la question.
Q Il a beaucoup de nostalgie dans votre livre. La nostalgie est-elle l'apanage de ceux qui vieillissent?
R La nostalgie est inévitable. Et si elle est inévitable, c'est parce qu'elle est humaine. Nous, les humains, nous sommes condamnés à la nostalgie. La nostalgie, c'est simplement regarder le chemin parcouru depuis l'enfance. La nostalgie, c'est un sentiment humain positif.
Q Élevé par une mère agnostique, vous dites ne pas avoir la foi. Que pensez-vous de cette réflexion de Jean d'Ormesson: je n'ai pas la foi, mais j'ai l'espérance?
R C'est oui. Oui, j'ai l'espérance et c'est génial de le dire comme ça. Je ne suis pas un homme désespéré. Je n'ai pas beaucoup réfléchi à la chose religieuse, mais je suis un humaniste prédisposé au bonheur et à l'espérance. Si j'avais à me décrire, je dirais que je suis dans une dimension spirituelle et sacrée comme les Amérindiens.
Q Vous moquant de la manière dont vous étiez habillé à la fin des années 60, vous notez que le ridicule ne tue point mais fait la mode.
R La mode est forcément ridicule. Et ça, le jeune qui est dans l'instant ne le reconnaîtra pas. Le temps, tu n'y échappes pas. Or notre société prétend que le temps ne passe pas. Oui, le ridicule fait la mode.
Q Pourquoi n'aimez-vous pas le drapeau canadien?
R Je ne l'ai jamais aimé, il nous est sorti dans la face sans qu'on sache trop pourquoi. Il est sans âme, sans sens, sans racines. Comme le Canada, finalement. Il est le drapeau d'un pays qui n'existe pas. J'aurais préféré un drapeau blanc tout simple avec une épinette noire au milieu. L'épinette noire de Chibougamau, de l'Abitibi, de la Baie James. Des épinettes noires, il y en a à la grandeur du Canada. Ça, ça nous aurait bien représentés.
Q En vous fondant sur les travaux de Benjamin Lee Whorf et Edward Sapir, vous expliquez qu'on habite une langue. La langue serait-elle un pays?
R La langue que l'on parle fait le pays et structure le réel. La langue est porteuse d'une vision du monde. D'ailleurs, on parle de familles linguistiques. Nous, les Québécois, on serait plus proches des Mexicains que des Albertains. Même si elles le font en français, les nouvelles technologies véhiculent la vision anglophone du monde et c'est pernicieux parce qu'on ne s'en aperçoit pas.
Q Vous affirmez que le Québec se comporte avec les Amérindiens comme le Canada avec les Québécois. Expliquez.
R C'est le même débat, c'est le même cul-de-sac. Aucune société moderne n'a réussi à résoudre l'équation: comment concilier la diversité culturelle. Pour les Canadiens anglais, les francophones sont un épiphénomène, une verrue dans la face. Au Québec, face aux Amérindiens, c'est la même chose. Les Amérindiens parlent une autre langue et veulent des pouvoirs.
Q Que faites-vous de la Paix des Braves avec les Cris dont on vient de fêter le 10e anniversaire?
R C'est vrai, le Québec a évolué là-dessus depuis 1975. Notamment avec René Lévesque. Il y a eu la Paix des Braves et le Québec accepte de parler aux Amérindiens. Le Québec et la Colombie-Britannique sont les deux provinces les plus avancées dans leurs négociations avec eux.
Q J'ai bien aimé cette réflexion: il ne se fait pas assez d'études sur les liens entre le bonheur et les moteurs.
R C'est un aveu, finalement. On est préhistorique quand on dit que le bonheur, ce sont les moteurs. Moi, j'aime les trucks, j'aime les claquements du diesel et l'odeur du fuel. Là se pose la question de l'esthétisme des temps anciens.
Q Vous déplorez que les gens ne savent plus faire la différence entre un bon et un mauvais hamburger. C'est quoi un bon hamburger?
R Un A&W, c'est un bon hamburger. Un McDonald, c'est un mauvais hamburger.
Q Pourquoi écrivez-vous que la vie est affront dont personne n'a jamais su se protéger?
R Ça dit ce que ça dit. La proposition philosophique des pays riches, aujourd'hui, c'est dire que tout est facile. C'est faux! Les Américains ont une formule extraordinaire: shit happens. Quand tu vieillis, le temps te rattrape.
Q La vie serait-elle un passe-temps?
R Ben oui. Entre la naissance et la mort, il faut bien s'occuper.