Malcolm Reid: la bohème avec Cohen

Malcolm Reid... (Le Soleil, Erick Labbé)

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Malcolm Reid

Le Soleil, Erick Labbé

(Québec) Un jour de 2004, Leonard Cohen a téléphoné à la maison de Québec de l'écrivain Malcolm Reid. Pas de chance, ce dernier a raté l'appel. Mais le grand poète et chanteur lui a laissé un mot sur son répondeur. «Merci pour le livre, c'est du très beau travail. J'aime le ton personnel», a dit Cohen. Six ans plus tard, Malcolm Reid a toujours le message. Et il l'écoute encore de temps en temps.

Le «livre» en question, c'était le mémoire de maîtrise qu'il venait de terminer à l'Université Laval sur la poésie de Leonard Cohen dans les années 60. Une maîtrise que Malcolm Reid a amorcée en 1999, à la fin de la cinquantaine, sous la direction de Marie-Andrée Beaudet, la veuve d'un autre grand poète, Gaston Miron.

Une fois épuré et modifié, ce travail de longue haleine est devenu Deep Café. Une jeunesse avec la poésie de Leonard Cohen, paru en novembre aux Presses de l'Université Laval.

Un livre hybride, à mi-chemin entre le récit personnel et l'analyse littéraire des poèmes de Cohen avant qu'il ne devienne le légendaire chanteur qu'on connaît. Il y a en effet beaucoup de Malcolm Reid dans Deep Café qu'il a d'ailleurs illustré. «Les dessins étaient trop flyés pour l'Université», lance Malcolm Reid en entrevue. Pour la version grand public, il a donc pris un malin plaisir à croquer le portrait de Cohen et les lieux significatifs de cette jeunesse avec la poésie de Leonard Cohen.

«J'ai voulu faire un livre qui va intéresser tout le monde. Pas un ouvrage théorique et sec», explique Malcolm Reid, 69 ans, qui a découvert la poésie de Cohen dès 1956 avec le recueil Let Us Compare Mythologies. Le jeune Reid était alors adolescent à Ottawa. L'année suivante, il entrait à l'Université McGill, théâtre de l'une de ses rares rencontres avec Cohen, en 1957, lors d'un passage remarqué du poète de 23 ans dans la salle de rédaction du journal étudiant McGill Daily.

Une époque où Reid allait vivre les premiers signes de la contre-culture anglophone, fréquenter les poètes et les révolutionnaires de ce qu'il appelle la Bohemian Montreal.

Montréal, indissociable de Leonard Cohen, même si le poète a beaucoup bourlingué, en Grèce, à New York, à Londres. Cohen a évolué, changé. Et surtout, a commencé à chanter en 1967. The rest is history. «Mon livre est ma façon de dire que j'aimais la poésie de Cohen», dit Malcolm Reid du poète dont le thème éternel est l'amour et les femmes. Mais Reid analyse aussi les poèmes de Cohen sous l'angle de la conscience sociale, jamais très loin. «Parfois, je me dis que le jeune poète qu'il était est peut-être encore le même que la pop star de 75 ans qu'il est maintenant!»

Pour l'instant, Leonard Cohen n'a pas encore commenté Deep Café sur le répondeur de Malcolm Reid. Mais l'écrivain est confiant qu'il pourrait jeter un oeil sur ce livre, lancé le 9 mars à Montréal. «J'espère. Peut-être qu'il est en train de le lire.»

Un anglo viré franco

Les francophones du Québec connaissent peu ou mal la réalité des anglophones de la province. Et vice-versa. Mais pour Malcolm Reid, on peut réunir ces «deux solitudes». Et il s'efforce de le faire depuis un demi-siècle par son travail d'écrivain, de poète, de journaliste et d'illustrateur.

Nous sommes en 1969. La planète est en pleine ébullition. Le Québec aussi. Malcolm Reid, qui a grandi à Ottawa et étudié à l'Université McGill à Montréal est embauché comme correspondant politique du journal torontois The Globe & Mail à Québec. «Il fallait un journaliste anglophone à l'aise avec le français», lance celui qui n'a par la suite jamais quitté la capitale. Plus précisément le faubourg Saint-Jean-Baptiste, qu'il habite toujours avec sa conjointe.

Car la «francophilie» de Malcolm Reid a aussi un prénom. Féminin. Celui de Réjeanne, avec il partage sa vie depuis plus de 40 ans, mère de sa fille Joëlle. Cette femme qui l'a projeté plus que jamais dans le monde francophone qui le fascinait déjà.

Dès le début des années 60, Malcolm Reid s'est en effet intéressé et a voulu témoigner d'un Québec francophone qui change, qui se réveille, se révolte. Le journaliste qu'il était alors a fréquenté les poètes et penseurs réunis autour du magazine politique et culturel Parti pris dans le but de faire découvrir aux anglophones le bouillonnement et la soif de justice sociale de ces artistes et intellectuels «Canadiens français» comme Paul Chamberland, Jacques Renaud, André Major, Jacques Ferron, Gérald Godin. Le résultat : The Shouting Signpainters, publié à Toronto et à New York en 1972. Et traduit... 37 ans plus tard sous le nom de Notre parti est pris (Presses de l'Université Laval).

Aujourd'hui, avec son livre Deep Café, il analyse la poésie des années 60 de Leonard Cohen. Une façon, à l'inverse, de témoigner d'une réalité méconnue des francophones : celle de la contre-culture anglophone made in Quebec.

Contre-culture

Car au-delà de la réalité linguistique, le travail de Malcolm Reid a aussi comme fil conducteur la volonté de témoigner d'une époque, celle des années 60 et 70. Période de grands bouleversements sociaux et politiques. Nouvelle gauche, Bohemian Montreal. Poésie contre les armes nucléaires et la guerre du Viêtnam d'un côté, pour un Québec indépendant et les égalités sociales de l'autre. «C'est un peu ça, ce Deep Café, ce "café profond" d'où on voulait changer le monde. Il y avait des luttes partout», explique Malcolm Reid en entrevue dans un café, justement.

Mais un café de 2011. Une brûlerie cool au coeur du quartier Saint-Roch. Lieu d'une autre bohème urbaine. Celle qui a troqué les livres de poésie écornés pour les iPhone, les Gauloises pour le café latte. Une autre génération, que Malcolm Reid regarde sans nostalgie. Ou si peu. «Quelqu'un qui voudrait voir de la nostalgie dans mes livres le fera», laisse tomber l'écrivain avec un sourire moqueur sous sa barbe blanche. «Les revendications des jeunes sont actuelles. Je ne veux pas dire : "Dans mon temps..." Qu'est-ce qui faisait que c'était si vivant? Aujourd'hui, c'est simplement une autre époque.»

Et celui qui a toujours farouchement le coeur à gauche nuance aussi le romantisme de cette période qui a par la suite donné naissance au mouvement hippie, parfois envié par les jeunes générations. «Il y a une admiration pour cette période, c'est vrai. Mais ne pensez pas que tout le monde partageait ces idées. C'était une minorité.»

Reste que cette «diffusion d'idées rebelles», dit-il, a marqué la contre-culture des années 60 et 70. Au Québec, la montée d'un éveil national des francophones a particulièrement fasciné Malcolm Reid, alors que ce combat pour l'identité a échappé aux anglophones, dit-il.

Et sur ce point, la position de Malcolm Reid diverge de celle de Leonard Cohen.«Cohen n'a pas d'opinion sur l'indépendance du Québec. Il ne montre pas de sympathie pour les séparatistes, mais il n'exprime pas d'irritation d'anglo non plus. Moi, je n'ai pas ce flegme. Je donne ma sympathie à l'élan québécois», écrit Malcolm Reid dans Deep Café.

Plus que la revendication nationale comme telle, Malcolm Reid dit avoir été séduit à l'époque par «le style de vie revendicateur et joyeux du nouveau Québec» avec l'arrivée dès le début des années 60 de chanteurs francophones de folksongs modernes, les Gilles Vigneault, Claude Léveillée, Claude Gauthier.

Des poètes québécois, dit-il, qui ont su concilier une oeuvre personnelle et collective à la fois. Ce ton, Malcolm Reid dit le trouver encore chez de jeunes artistes. Au premier chef, chez le chanteur Bernard Adamus. «Pour moi, il incarne bien ça. Un gars qui 40, 50 ans après la Révolution tranquille, arrive à fusionner le je et le nous

Tout ça, 55 ans après sa première lecture des poèmes de Cohen qui, lui aussi, traitait de façon personnelle d'enjeux universels. «Il y a chez Cohen le coeur du jeune romantique qui dit que le monde est pourri, mais que malgré tout, la vie est délicieuse.»

Les sens de Malcolm Reid

Une odeur qui vous rappelle la bohème?

Le... cannabis!

Quand vous pensez à la bohème et à Leonard Cohen, que voyez-vous?

Le brun de la terre et le bleu. Ça évoque le ciel et la Grèce où il a habité.

Un goût?

Celui du café, bien sûr!

Un son que vous associez à la bohème telle que racontée dans Deep Café?

Les murmures des conversations dans les cafés.

Un objet, une texture que vous aimez toucher?

Celle d'une pile de livres usés et rugueux.

Où vous voyez-vous dans cinq ans?

Je me vois dans la même maison du faubourg Saint-Jean-Baptiste que j'habite depuis 30 ans. Je me vois aussi en communication avec mes lecteurs. Dans la grande conversation de la vie en tant qu'écrivain.

MALCOLM REID

Deep Café. Une jeunesse avec la poésie de Leonard Cohen

Presses de l'Université Laval

161 pages

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