«Il y a trois ans, j'ai commencé à travailler avec des photos de murs prises en voyage. C'est un peu comme si les couches de peinture, de plâtre, la marque du temps et des éléments permettaient de connaître leur histoire», indique Odette Théberge. Inspirée, elle reproduit ce travail de couches successives, de marques, d'usure avec divers matériaux sur les photos agrandies.
Des couleurs qui saignent
Puis l'idée lui vient d'utiliser la même méthode avec des toiles qui reposent dans son atelier. Très colorées, celles-ci sont déchirées, collées, clouées, maculées de plusieurs couches de blanc puis, parfois, sablées, grattées, écorchées à nouveau. Comme un corps le serait par les étreintes et les luttes successives.
Pourquoi cet élan vers le blanc? «Pour arrêter d'être pris par le côté esthétique, le côté composition, harmonie», répond l'artiste de Québec. Si on a souvent l'impression que le blanc masque, ici il révèle plutôt les textures, les éclats, les matières enfouies. Comme ce billet de train rouge, dont la couleur remonte encore et encore. «On appelle ça des couleurs qui saignent», indique Odette Théberge. «Au rythme de l'ajout des couches, je peux décider de ce que je cache ou non. Mais il y a toujours une part de hasard.»
Les oeuvres deviennent palimpsestes, tableaux à lire (titre de la série qui occupe presque toute l'expo, d'ailleurs). L'artiste y intègre parfois des mots ou des morceaux de page d'un livre, La connaissance poétique de Jean Darbellay, où elle caviarde depuis plusieurs années, mais aussi des fragments d'une maquette d'un projet d'intégration des arts à l'architecture, des fils de sa série des Nids, présentée à la Biennale du lin, un rapport de météo en chinois (accolé à de grandes formes fantomatiques verticales, qui évoquent les gratte-ciel, le brouillard, la pollution et la construction qui marquent la Chine)...
Dans la salle du fond de la galerie, de longs traits au fusain ont été révélés par le passage de la sableuse; des morceaux de l'esquisse d'un tableau inachevé, venu nourrir et engendrer une toute nouvelle toile. L'idée de «redonner vie» aux oeuvres traverse la carrière de l'artiste. «Je suis très, très bien dans cette étape-là, c'est libre», commente-t-elle à propos de son travail actuel. Et l'audace de la sableuse, pleinement assumée, contraste joliment avec l'apparente chasteté des toiles blanches. Lorsqu'on y regarde de plus près, toutefois, une complexité étonnante émerge, l'oeil glisse, s'agrippe à mille détails, se perd passionnément.
Les petits formats et les estampes numériques à impression unique (ses Chroniques) sont parfois un peu chargés; on avoue une préférence pour les grands formats. Le travail d'Odette Théberge se gonfle d'une ampleur, d'un souffle renouvelé lorsqu'il se déploie dans les espaces plus vastes. Un tableau immense, de six pieds sur six pieds, donc trop grand pour la galerie de la rue des Érables, attend d'ailleurs patiemment dans son atelier d'être exposé l'an prochain à la maison de la culture Maisonneuve, à Montréal.
Blancs, d'Odette Théberge, jusqu'au 28 juin à la galerie Linda Verge, 1049, rue des Érables, Québec. Info : 418 525-8393