Dulude a établi certaines zones, fruit d'une «occupation tentaculaire» de l'espace devenu au fil de sa résidence un jardin d'explorations inachevées. Il nous y guide, expliquant le fil de ses découvertes. «C'est mon premier geste», indique-t-il en désignant, sur une petite tablette, des cristaux de sel vert tendre qui grugent une feuille de papier. En y grimpant, ils la désagrègent, mais en font aussi un objet en constante mutation (photo du bas).
«Je travaille avec la matière et le temps, avec les phénomènes en fait, les façons dont la nature s'exprime», explique Dulude. «Je n'essaie pas de les refaire, mais de m'en inspirer ou de les pousser plus loin.» En contemplant une cage d'oiseau couverte d'une fine couche de neige blanche, abandonnée sur un banc de neige noirci par le sel, puis les efflorescences (ces dessins de poudre blanche qui apparaissent sur le béton) sur les murs de son sous-sol, l'idée d'explorer les possibilités du lent travail du sel sur la matière a germé.
Du papier, il est passé à la styromousse («Ça éclot tellement rapidement que c'en est fascinant», note-t-il) et au bois, qu'il sculpte pour recréer des paysages calcaires, à l'image des cartes topographiques. Il a aussi façonné une tumeur sur une poutre creuse, qu'il remplira d'eau salée et qu'il regardera se faire gruger tranquillement par le sel, comme si elle était rongée par la gangrène.
Acrobaties aquatiques
À ce lent travail de cristallisation, il jumelle une série d'instants quasi insaisissables, dont il ne reste que la trace photographique. Il a fait éclater des ballons d'eau sur des structures de porcelaine, des vases improbables aux formes variées, et a photographié l'instant précis où l'eau jaillit et épouse la forme du réceptacle. Le résultat est saisissant.
Dulude bricole aussi des objets de styromousse, comme un clavier d'ordinateur, qui jauniront avec le temps et avec lesquels il souhaite faire des photogrammes en trois dimensions, placés dans les fenêtres de la pièce, comme si le mur devenait une immense pellicule filmique.
Et sur un support grillagé, il veut explorer la notion de drapé, cet élément incontournable des natures mortes et des sculptures classiques grecques et romaines. «Je voudrais présenter les drapés comme des objets en soi, figés, des structures flottantes», souligne l'artiste, qui utilise pour cela de la mousse uréthane giclée.
Toutes ces explorations, qui trouveront une forme plus définitive dans de futures expositions, prennent racine dans les travaux précédents de Marc Dulude, méticuleusement archivés sur son site Web (marcdulude.com).
Là, de l'eau qui danse sur une toile de silicone activée par un moteur (OEuvre sur toile, chez Circa), ici, une île d'aluminium froissé qui réfléchit savamment la lumière (Paysage fictif, à la galerie Simon Blais), mais toujours cette idée de traiter le paysage autrement, en jouant avec les lois et les éléments de la nature plutôt qu'en proposant une représentation mimétique d'une géographie donnée. Et toujours cette idée de croissance et de destruction combinées dans un cycle inéluctable.
Dulude, originaire du Saguenay mais maintenant établi au centre-ville de Montréal, évoque une oeuvre en plein air à Sentier Art 3, L'homme qui plantait des vélos, un arbre de «bicyclettes déchaussées de leur plastique, de la mousse. Avec le temps, les cadres d'acier seront pris au piège par les arbres, ils vont rouiller et disparaître», raconte-t-il. Les Jardins du précambrien, à Val-David, abritent toujours Regard et tain, sa fontaine perdue, magnifiée, hyper kitsch remplie de morceaux de miroirs. Québec aura été, souhaitons-le, l'incubateur de nouvelles oeuvres marquantes.
La résidence Je ne suis que de passage de Marc Dulude à La Chambre Blanche (185, rue Christophe-Colomb Est, Québec) est ouverte au public du mercredi au dimanche de 13h à 17h, jusqu'au 22 avril. Info : 418 529-2715