Selon ces apôtres de la promotion du libre marché, un film ne peut exister que s'il est vu par le plus grand nombre. Laissons s'exercer le jeu de l'offre et de la demande, et tout le monde y gagnera, surtout les contribuables, qui verraient ainsi leurs impôts consacrés à des choses plus utiles.
Dehors les petites productions aux sorties confidentielles qui se promènent dans les festivals, fabriquons seulement des films populaires que la masse ira voir et permettra de rentabiliser - pari impossible, soit dit en passant, compte tenu de notre faible population.
Il y a quelques mois, une commentatrice de Sun TV News, Krista Erickson, a sonné la charge en dénonçant l'utilisation de fonds publics pour le financement de Monsieur Lazhar. Un film fait avec pas grand-chose, digne représentant québécois dans plusieurs festivals internationaux, vendu dans des dizaines de pays, finaliste de surcroît à l'Oscar du meilleur long-métrage étranger, disons que la madame n'avait pas choisi le meilleur exemple. N'empêche, juste de penser qu'un film aussi brillant que celui de Philippe Falardeau, malgré sa feuille de route, ne mérite pas d'être appuyé par nos institutions est pour le moins inquiétant.
Xavier Dolan et son Laurence Anyways ont également mangé une volée de bois vert dans les médias sociaux. Il est vrai que le film n'a pas réussi, pour une foule de raisons, à atteindre les attentes commerciales mises en lui (il devrait terminer sa carrière à moins de 500 000$), mais est-ce une raison pour le clouer au pilori et remettre en cause son financement public?
Laurence Anyways a réussi à se tailler une place dans la section Un certain regard, à Cannes, en plus de voir Suzanne Clément remporter le prix de la meilleure actrice. Quand même pas rien.
«À 8 millions$ de budget, on aurait pu donner 400$ à chaque personne qui est allée le voir», a-t-on pu lire sur un site. Difficile de trouver raisonnement plus simpliste. Peut-on vraiment qualifier Xavier Dolan de quêteux de subventions quand on sait qu'il a fait ses deux premiers films avec les moyens du bord? Qu'il reçoive maintenant une aide gouvernementale pour continuer sa carrière est-il un crime si grave? Par quel insidieux bourrage de crâne en est-on devenu, comme société, à croire qu'il est scandaleux d'aider nos créateurs?
Le conflit étudiant a apporté son lot d'opinions radicales sur le rôle de l'État à notre époque de restrictions budgétaires. Mais il serait peut-être temps de remettre les pendules à l'heure. Soumettre la culture québécoise, surtout son cinéma, aux forces du marché, dans un environnement fragile où le français est minoritaire sur le continent nord-américain, signifierait sa disparition pure et simple en l'espace de quelques générations.
La France, pays protectionniste s'il en est sur le plan de la culture, investit des sommes colossales chaque année pour soutenir son cinéma dans son combat d'«exception culturelle» contre l'envahisseur américain. Le pari rapporte des dividendes, la part de marché du cinéma français se situant autour de 30% chaque année. Depuis le début de 2012, ce chiffre a même grimpé autour de 45%. Le cinéma français voyage aussi beaucoup à travers le monde grâce à l'organisme uniFrance.
Les dénigreurs du cinéma québécois tenteront de voir dans la piètre performance du cinéma québécois au box-office depuis le début de l'année une raison accréditant leur thèse. Si plusieurs films n'ont pas trouvé leur public - au premier rang, L'empire Bo$$é, qui ne méritait pas, malgré ses défauts, d'être roulé dans la farine -, il ne faudrait quand même pas jeter le bébé avec l'eau du bain.
En 2000, la part de marché du cinéma québécois était de seulement 4,5% pour atteindre 18,2% en 2005. L'an dernier, elle se situait à 9,9%. Autrement dit, il y a des bonnes et de moins bonnes années, mais notre cinéma réussit à garder la tête hors de l'eau face à un rival américain disposant de moyens autrement plus colossaux.
Le cinéma québécois est un milieu de création effervescent. Au prorata de notre population, il se tourne ici des films qui n'ont rien à envier aux autres cinématographies nationales. Comme partout ailleurs, il se fait des productions qui ne trouvent pas toujours leur public, mais songer, à partir de ces exemples, à «tirer la plogue» du financement public est un non-sens. Tout comme qualifier ses artisans de «B.S. de luxe» est pure insignifiance.
Personne n'a à avoir honte du cinéma québécois. Il nous représente bien à l'étranger. Il contribue à notre fierté collective. Cessons de le lapider au nom du populisme et d'un néolibéralisme aux conséquences dévastatrices.
Le billet fait une pause pour les prochaines semaines. De retour à l'automne.