Prendre le large à Saint-Irénée

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Richard Boisvert
Le Soleil

(Québec) On peut trouver des tas de bonnes raisons pour aller faire un tour à Saint-Irénée cet été. En ce qui me concerne, c'est la profondeur de l'expérience qui importe. Elle répond au besoin plus ou moins conscient d'émerger, d'éclore, de remettre le compteur à zéro, de reprendre contact avec mon moi profond, et que sais-je encore.

Des gens comme Françoys Bernier et, bien des années plus tôt, Rodolphe Forget, Basile Routhier ou Joseph Lavergne ont su mesurer la beauté exceptionnelle de ce coin de pays. On les appelle des visionnaires, et pour cause. À cette hauteur du fleuve où les rives s'ouvrent pour donner naissance à ce qu'on appelle le large, le voyageur peut laisser courir son regard vers le lointain. Vos yeux mesurent une distance que votre esprit n'est plus capable d'évaluer tant l'échelle des proportions le dépasse. C'est à ce moment que votre rapport à l'univers se modifie, que vous commencez tout naturellement à ressentir la paix que procure la contemplation des grands espaces.

Pour vous, je ne saurais dire, mais chez moi, le spectacle de cette immensité entraîne une sorte de lâcher-prise. J'admets qu'il s'agit d'un cliché, mais cela me rappelle entre autres combien je suis petit et insignifiant à l'échelle géologique. Rien de mieux en tout cas pour vous remettre les idées en place.

(Remarquez qu'on peut arriver au même résultat simplement en observant le ciel la nuit. Pas nécessaire de se payer un tour de navette spatiale pour embrasser du regard l'immensité étoilée. Une heure ou deux de route loin de la ville suffisent. À propos, la noirceur de Charlevoix est souvent d'une qualité tout à fait remarquable.)

Teilhard de Chardin nomme «émergence» le phénomène évolutif par l'entremise duquel la fine pointe de l'esprit pénètre dans l'absolu. C'est relativement profond comme concept, je vous l'accorde, mais il y a un peu de ça à Saint-Irénée. Quelque part entre la mer et la montagne, la perception du mystère de l'évolution vous touche. Pas besoin de chercher à comprendre, il faut juste sentir. Ou «émerger» si vous préférez.

Avec la musique, c'est pareil. Tous les grands artistes vous diront qu'il y a dans chaque chef-

d'oeuvre un mystère qui les dépasse, mais auquel ils ont personnellement le sentiment de contribuer. Ces gens-là, il me semble, possèdent en général un esprit plus sain et plus équilibré que la moyenne. Or, reconnaître la présence d'un génie supérieur à soi, c'est aussi recevoir une bonne dose d'humilité. L'exercice peut demander des efforts, à la limite faire souffrir, mais il procure un bien immense. Peut-être parce qu'il permet de se projeter en dehors de soi l'espace de quelques instants.

Ce privilège, heureusement, n'est pas réservé qu'aux musiciens. À chaque concert, le public est invité à vivre ce genre de moments. Saint-Irénée, c'est aussi Françoys-Bernier, une salle de concert dont la qualité dépasse à peu près toutes les attentes. Ce soir, Bernard Labadie et les Violons du Roy y entreprennent l'ascension d'un des plus hauts sommets de la musique avec l'interprétation des 4e et 5e symphonies de Beethoven. Je dis «entreprennent», car il s'agit de la première étape d'un projet d'intégrale établi sur plusieurs saisons. Le cycle devrait culminer avec la présentation de la 9e, quelque part en 2017.

Faut-il vous le rappeler, d'ici le début de septembre, le Festival du Domaine Forget présente une bonne trentaine de concerts payants, une douzaine de cours de maître publics et autant de concerts d'élèves gratuits, sans oublier des brunchs musique tous les dimanches. Comme quoi, à Saint-Irénée, vraiment, rien n'est petit.

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