Les mécanismes de l'horreur

Dracula, 1931...

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Dracula, 1931

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(Québec) Le cinéma d'horreur est paradoxal. Explicite à l'extrême ou subtilement esthétique, fantasmagorique ou ultraréaliste, il est difficile d'en dresser un portrait juste et de faire comprendre à ceux qui ne le fréquentent pas la passion qu'il peut susciter chez certains cinéphiles. Les films d'horreur sont toutefois plus qu'une tendance saisonnière; ce serait même, au dire des mordus que nous avons interrogés, le chaînon manquant entre le cinéma expérimental et le cinéma «grand public».

Quelques repères, d'abord. «Les films d'horreur, ce sont à la base des variations sur des mêmes thèmes, dont le but est de créer une réponse émotionnelle et physique chez le spectateur. C'est un cinéma qui est très corporel, avec des gens qui courent, qui suent, qui crient, qui se battent. On voit le corps dans toute sa mécanique... même l'intérieur», définit le chercheur et réalisateur Éric Falardeau, joint à la Cinémathèque québécoise, où il prépare une exposition permanente sur les effets spéciaux.

«Sommairement, il y a le fantastique pur, plus classique, avec les histoires de fantômes et de monstres, le gore plus assumé, avec plusieurs sous-styles, et le slapstick, les films où le sang gicle et où il a un certain aspect comique», explique-t-il.

Marc Thibault, du festival Vitesse lumière, avance que les amateurs de films sanglants et gluants rechercheront les sensations extrêmes, l'adrénaline et l'effet, alors que les amoureux de démons, de sorcières et de fantômes recherchent un plaisir plus subtil, lié au vertige de penser à ce qu'il y a après la mort. «Vivre des situations extrêmes par procuration, confortablement installé dans un fauteuil, c'est un peu ce qui rend le cinéma extraordinaire», commente-t-il.

Mais pourquoi plonger volontairement dans l'horreur, le dégoût, la peur - une gamme d'émotions essentiellement négative? «C'est cathartique et anthropologique, répond M. Falardeau. On a besoin de ritualiser la mort, de l'exorciser, aussi.»

Il y a peu de «fans occasionnels» de films d'horreur... On est mordu ou on ne l'est pas! Pourquoi? D'abord parce que la très grande majorité des oeuvres multiplient les clins d'oeil et les références à ce qui a été fait précédemment dans le genre. Les situations, les sons et parfois même la succession des plans dans une scène de meurtre peuvent être sciemment reproduits.

«L'horreur est un genre qui se base sur les connaissances du spectateur, et c'est pour ça, je crois, que le public qui aime beaucoup ce genre de films s'amuse, en voyant comment le réalisateur va le surprendre. C'est immensément ludique», explique M. Falardeau. «Vouloir connaître l'identité du tueur, se demander qui va mourir ou s'en sortir vivant, la course contre la montre, c'est tout ça qui est stimulant!» complète M.Thibault.

Des monstres aux humains

Sur la ligne du temps, «on est passé d'histoires avec essentiellement des monstres au début du siècle, comme la créature de Frankenstein, les loups-garous, les vampires, issus de vieilles traditions de l'horreur; à l'horreur à la maison et au retour à l'être humain comme source de danger principal, comme moteur de l'horreur», explique M. Falardeau.

Les films en noir et blanc des débuts de la Universal et les productions de la Hammer dans les années 50 et 60, devenus des classiques, flattent l'oeil plus qu'ils ne choquent aujourd'hui. «Les mouvements contestataires des années 60 et 70 ont amené de nouvelles représentations de la violence et du sexe à l'écran, plus crues.» Entre autres, les images de la guerre du Viêtnam (cadavres mutilés, gens brûlés, etc.) ont repoussé des limites de l'imagerie collective. Au tour de La nuit des morts-vivants (1968) de George Romero, «le premier film où on verra explicitement les zombies dévorer de la chair humaine», note M. Falardeau, et de Massacre à la tronçonneuse (1974), de Tobe Hooper, de devenir des références. «Le contexte social et médiatique a fait que le cinéma ne pouvait plus représenter la violence toujours hors champ. Ça a cassé la glace, et on est passé de l'autre côté.»

Cette évolution n'est toutefois pas totalement linéaire. Périodiquement, les vampires et les loups-garous sont remis au goût du jour, des mythes sont réactualisés. Et si on a beaucoup entendu de récriminations sur le flot inépuisable de remakes, pour Éric Falardeau, ils sont inévitables.

«Les films d'horreur souffrent beaucoup de l'époque où ils ont été faits. Les effets spéciaux, les moyens de faire peur, le rythme, peuvent dater. Souvent les grands cycles de remakes correspondent à des grands cycles technologiques, qui font qu'on passe par exemple à La mouche avec Vincent Price dans les années 50, où on faisait des effets avec la tireuse optique en surimpression à La mouche dans les années 80 avec des marionnettes, des animatroniques et des maquillages hyper sophistiqués. S'il devait y avoir une autre version en 2015, ce serait fait par ordinateur», illustre M. Falardeau.

Lorsqu'on montre tout, il n'y a plus de place pour que la peur naisse dans la tête du spectateur, note toutefois Marc Thibault. «Les pires années pour les films d'horreur sont dans les années 90, parce qu'on y développait la technologie de l'infographie par ordinateur. Cette sensation de pouvoir tout montrer avec des effets spéciaux a réussi à faire oublier durant une bonne décennie que ce qui fait peur, c'est justement de ne pas tout voir...»

Avec des situations qui défient les lois du réalisme, les artisans du cinéma d'horreur n'ont d'ailleurs d'autre choix que de repousser les limites de la technique, ce qui fait que le genre est un terreau fertile en expérimentations. Dans le meurtre du parrain dans le film éponyme de Francis Ford Coppola, la profusion de membres coupés dans les longs-métrages de Quentin Tarantino, ou les gens déchiquetés à coup de balles dans le dernier Rambo, il y a un peu de l'expertise développée dans le cinéma underground.

«Il n'y a rien que le cinéma d'horreur ait fait qui n'ait pas été fait dans le cinéma expérimental des années 40, 50, 60, croit toutefois Éric Falardeau. Je pense qu'on a tout vu, ne serait-ce que dans les reportages sur les massacres aux informations ou les opérations à coeur ouvert à Canal Vie. Reste maintenant la manière de le montrer...»

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