Même si, pendant longtemps, la réalisatrice du Ring (2007) a «développé une relation avec ce pays en dehors de l'idée de faire un film», le passé a fini par la rattraper. Le besoin de transposer ces événements au grand écran s'est imposé.
«La première fois que je suis allée en Palestine, j'avais 21 ans, pour faire de la recherche sur un documentaire [Si j'avais un chapeau]. J'avais assisté à la mort violente d'un enfant sous mes yeux. À l'époque où je donnais des ateliers de théâtre, dans des camps de réfugiés, j'ai aussi connu une femme de 22 ans qui est devenue la première femme kamikaze en Palestine. Voir disparaître une femme aussi pimpante, de façon aussi tragique, c'est marquant.»
L'histoire de Chloé (Évelyne Brochu) racontée dans Inch'Allah, cette jeune médecin d'un camp de réfugiés confrontée au conflit israélo-palestinien, c'est donc un peu beaucoup la sienne.
«Ce personnage me permet d'avoir un regard plus personnel sur le conflit et ceux qui le vivent au quotidien», explique la cinéaste de 33 ans, rencontrée au lendemain de la première mondiale de son long-métrage, la semaine dernière, au Festival du film de Toronto. «Il me permet aussi de me poser la question : est-ce qu'une guerre qui n'est pas la nôtre peut le devenir?»
Cet alter ego, la cinéaste l'a trouvé en Évelyne Brochu. «C'est une actrice très polyvalente qui devait jouer un rôle radicalement opposé à ce qu'elle dégage comme femme. On a construit le personnage ensemble. Elle a réussi à s'imprégner de ce qu'elle a vu là-bas pour ensuite le faire sien.»
La cinéaste a vécu dans ses tripes le tournage en Jordanie, où a été reconstitué un camp de réfugiés, avec un mur de 300 m et des checkpoints servant à contrôler les travailleurs palestiniens. Amoureuse des enfants, autant sur un plateau que dans sa vie personnelle - elle avait amené au Moyen-Orient son bambin de quelques mois, et est sur le point d'accoucher de son deuxième -, la réalisatrice explique que le gamin déguisé en Superman, toujours un peu en retrait, est un personnage pivot de son film.
«C'est une figure un peu poétique, qui était là dès les premières lignes du synopsis. Il ne parle pas beaucoup, il est un peu autiste. Il semble coupé du monde, mais en même temps, c'est lui qui réussit à traverser les frontières le plus aisément. Avec sa petite radio, il capte les ondes. Il tape dans le mur pour essayer de voir de l'autre côté. C'est lui qui transporte l'espoir, qui raconte l'ouverture sur demain.»
«Partir à la dérive»
Avec Inch'Allah, Anaïs Barbeau-Lavalette estime qu'elle n'a pas voulu prendre le parti d'un camp ou de l'autre. Elle a surtout voulu démontrer qu'une fois sur place, «le conflit t'avale, te mord à la gorge» et te fait perdre tes assises. «À un certain moment, ce n'est plus d'ordre intellectuel ou politique, tu pars à la dérive.
«Le discours devrait être possible entre les gens des deux camps, mais il y a des structures tellement lourdes. S'il n'y avait pas les checkpoints, peut-être que les personnages de Rand [Sabrina Ouazani] et Ava [Sivan Levy] se parleraient, iraient prendre un verre ensemble, on ne le sait pas. Tout comme vient un moment où tu te fais happer malgré toi, où c'est impossible de ne pas prendre position.»
Inch'Allah est présenté en première québécoise, ce soir, au Palais Montcalm, en clôture du Festival de cinéma de la Ville de Québec. Le film prend l'affiche le 28 septembre.