Le faiseur de silence

Jacques Côté... (Photothèque Le Soleil, Renaud Philippe)

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Jacques Côté

Photothèque Le Soleil, Renaud Philippe

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Jacques Côté
Le Soleil

(Québec) Lisez, en exclusivité, la nouvelle Le faiseur de silence de l'auteur de Québec Jacques Côté, inspirée par le tournage.

Montréal, février 1953

Comme il le faisait souvent à l'heure du dîner, il se rendit au palais de justice de la rue Notre-Dame. Un procès à sensations avait lieu et il voulait voir le visage de l'assassin, mais les jurés prolongeaient leurs délibérations. En attente du verdict, les photographes faisaient le pied de grue et de nombreux curieux affluaient vers la cour d'assises. Il arpenta la salle des pas perdus à l'écoute de la rumeur. Le glas du peuple sonnait pour l'accusé. Il regarda l'heure. Tant pis. Il retourna au boulot en descendant la rue Saint-Gabriel. Les morsures de février obligeaient à marcher d'un bon pas.

Il se glissa dans la porte-tourniquet, s'alluma une cigarette. Des policiers allaient et venaient en se saluant. Le Bureau de censure du cinéma se trouvait juste au-dessus du poste de police. Il monta l'escalier, accrocha son chapeau et son paletot sur la patère.

Dans les salles le long du corridor s'affairaient les censeurs d'affiches penchés à leur table de travail; un projectionniste poussait un diable chargé de films; et un opérateur actionnait la nouvelle machine à couper et à souder la pellicule.

Avant de pénétrer dans la cabine de projection au bout du couloir, il aspira longuement sa cigarette et l'écrasa dans le sel d'un cendrier sur pied. Il leur était strictement interdit de fumer près de la pellicule au nitrate hautement inflammable.

Il entra dans la petite pièce. Les bobines 35 mm s'alignaient sur une tablette à côté du projecteur. Il prit le scénario et la feuille que le distributeur devait joindre au film : «I Confess, United States, Warner Bros, 8100 feet».

Le projectionniste rembobinait un film français qui s'en allait chez le barbier... L'infidélité et le divorce, au dire du censeur, y étaient présentés de façon on ne peut trop belle. Il aimait les films de Hitchcock. Les criminels étaient bien punis pour leurs méfaits et les valeurs chrétiennes protégées. Le code américain imposait un filtre moral efficace comme celui de la province de Québec qui s'en inspirait.

Il avait entendu parler de I Confess tourné en partie à Québec. Au Bureau de censure, on s'était bien amusé du fait que l'abbé LaCouline, conseiller technique, ait imposé ses choix au maître du suspense. Une condition pour qu'il puisse filmer dans les lieux de culte. Dans la première version, le prêtre accusé à tort de meurtre et soumis au secret du confessionnal était exécuté. La version suivante le voyait innocenté et libéré. Hitchcock avait plié.

Il fallait faire vite. Le film serait projeté en première mondiale à Québec le 12 février en présence du réalisateur et de plusieurs acteurs. Il souhaitait se rendre à la présentation montréalaise prévue le lendemain.

L'opérateur appuya sur le bouton et le projecteur se mit à ronronner. Il passa dans la salle d'examen. Le faisceau de lumière sur le mur l'avait toujours fasciné : «C'est Lucifer qui éclaire le trou obscur», avait un jour dit l'évêque. Il se guida à l'aveugle jusqu'à la table, alluma la lampe de lecture.

Le film commença. La vue du Château Frontenac au générique. Le long travelling qui menait de la rue Couillard à la scène de meurtre était splendide. Clift jouait avec un tel charisme. Il avait séjourné une semaine dans un monastère de Québec pour apprendre à incarner le père Logan. Anne Baxter crevait l'écran par sa beauté et son jeu subtil. Il reconnut des acteurs d'ici. La bobine filait sans causer de problème moral. Ses yeux allaient du scénario à l'écran. Des lignes noires surgirent sur la toile. Pendant que le projectionniste rembobinait le film, il repéra vite une scène dangereuse à la page 4. Le prêtre demandait à la femme qu'il avait aimée avant d'embrasser les ordres : «Est-ce que tu l'aimes encore?» Et la femme mariée répondait : «Michael, Michael, Michael.» Il y avait trop de sous-entendus. Ce dialogue ne passerait pas. Il apprécia la séquence tournée sur le traversier Louis-Jolliet. Mais le visionnement de cette scène confirma ses craintes.

C'est avec soulagement qu'il entendit les cliquetis de l'amorce marquant la fin de cette bobine. Dès le début de la troisième, il tiqua, souligna en rouge la réplique de Ruth : «Penser à lui [son mari] au lieu de penser à toi, j'en ai toujours été incapable.» Et dans le même souffle, elle avouait au prêtre : «Je t'aime, Michael. Et tu as toujours été en amour avec moi.» Insinuer que le père Logan était encore amoureux relevait du sacrilège. Il raya le passage.

Anxieux, il mit la pointe du stylo-plume entre ses lèvres. Il venait de repérer une autre scène litigieuse. Un retour en arrière pendant l'interrogatoire de Ruth montrait Logan de retour de la guerre. À peine débarqué à Québec, il embrasse Ruth sans savoir qu'elle est désormais mariée, mais le spectateur, lui, raisonna le censeur, connaissait ce fait. Il se gratta la tête, retira sa plume de sa bouche. Même si Logan n'est pas encore prêtre à ce moment-là, ce parfum d'adultère ne passerait pas. Il biffa en rouge la mention des baisers et les aveux d'amour. Puisque le diocèse de Québec avait déjà le film dans sa mire, la rigueur s'imposait. Il devait appliquer le petit catéchisme du cinéma. Quand l'écran redevint blanc puis noir, il sentit sa chemise détrempée, ses mains moites et son visage perlé de sueur. Il s'épongea le front avec le revers de sa manche, les yeux sur le texte à peine éclairé par le halo de la lampe.

Il aimait son travail. On l'enviait. Les policiers le taquinaient en disant qu'ils étaient les seuls «à jouir» des meilleurs moments... Combien auraient payé pour voir Arletty sortir nue de la douche dans Le jour se lève ou les poses lascives de Jane Russell?

La cinquième bobine posa vite des problèmes. Le jury déclare le prêtre non coupable, mais à sa sortie de la cour, il est insulté par un homme qui s'écrie à propos de sa soutane : «Take off that color». Une fois de plus, il faudrait couper. La remarque ironique d'un spectateur : «Prêchez, faites-nous un sermon Logan», était irrecevable. Et cette foule qui persifle le prêtre du tribunal jusqu'à la rue Saint-Louis dépassait les bornes. Inacceptable. Le deuxième point du code concernant la religion était clair : «Aucun prêtre, ministre de quelque religion que ce soit ne devra être tourné en ridicule.»

La mention The End apparut à l'écran. Il soupira.

Il documenta sa fiche d'examen pour l'approbation finale. Il savait combien une seule minute de montage nécessitait d'heures de travail. Mais il devait appliquer les prescriptions. Des 90 minutes du film, il faudrait en retrancher environ trois. Le Bureau de censure relevait du procureur général et premier ministre. Une plainte et il était limogé. Il avait cinq bouches à nourrir.

Sa réflexion fut alors détournée. L'ampoule grésilla, le filament se zébra d'un arc incandescent, et s'éteignit. Le censeur se retrouva plongé dans le noir. Seule la veilleuse EXIT rougeoyait au-dessus de la porte. Il signa son rapport.

C'était l'heure de la pause. Le moment d'en griller une. Le temps de retourner au palais de justice pour connaître le verdict.

Les informations sur les passages censurés proviennent du Dictionnaire de la censure au Québec, de Pierre Hébert, Kenneth Landry, Yves Lever, aux éditions Fides, 2006.

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