Attablé au café Méliès du cinéma Ex-centris, boulevard Saint-Laurent, le jeune Dolan affiche en ce magnifique début de semaine la mine plus que satisfaite de l'artiste comblé. Laurence Anyways est le film qu'il voulait faire. Il n'y changerait absolument rien. Les paroles et le ton ne laissent planer aucun doute.
«C'est le meilleur. J'ai fait exactement ce que je voulais faire. C'est le résultat de tous mes efforts. C'est le film dont je suis le plus fier. Je suis extrêmement heureux», lance-t-il, en remontant de ses mains sa tignasse ébouriffée, caractéristique du personnage qui ne laisse personne indifférent.
Laurence Anyways (à l'affiche le 18 mai) est né d'une phrase, une seule, entendue d'une amie qui parlait d'un ex-amoureux. «Son chum voulait devenir une femme.» C'est arrivé comme ça : claquement de doigts de Dolan. Le scénario était sur les rails. Le soir même, il en écrivait une trentaine de pages. Le titre était déjà trouvé.
Nouvelle identité sexuelle
Cet homme qui aspire à une nouvelle identité sexuelle se nomme Laurence Alia (Melvil Poupaud), professeur de littérature dans un cégep. Contre vents et marées, il décidera d'affronter les préjugés de son entourage pour devenir la femme qu'il rêve d'être. À ses côtés, sa compagne et alliée, la passionnée Fred (Suzanne Clément), une technicienne de plateau de cinéma.
Pendant 10 ans, cette lente mais inexorable métamorphose subira son lot de doutes, de déchirements, de ruptures, de réconciliations. Dans l'intervalle, Laurence tentera aussi de garder le contact avec sa mère qu'il aime profondément (Nathalie Baye), mais qui est incapable de composer avec sa nouvelle identité.
«C'est l'histoire d'une quête : comment survivre à l'ultime défi auquel l'amour peut être confronté, explique Dolan. On n'est pas dans la transsexualité, l'épilation au laser pis enwoye! On est dans l'ultime manifestation de la différence et de la marginalité, dans la façon dont la société gère cette différence et cette marge. Godard disait que c'est la marge qui tient la page...»
Années 90, le berceau idéal
Dolan a choisi de camper son récit dans les années 90, le «berceau idéal», à son avis, pour lui permettre d'exister au-delà des préjugés. «C'était une époque d'espoir collectif, il y avait la chute du mur de Berlin. Cette période évoque aussi mon enfance. Je me suis dit qu'une histoire de transsexuel pouvait se faufiler là-dedans. Dans le film, il est dit que dans une douzaine d'années, les choses auront changé. Maintenant, on est rendus là. Est-ce que les mentalités ont vraiment changé? Non.»
Après le désistement de Louis Garrel, c'est Melvil Poupaud qui a pris le relais au vol du personnage pivot. Un contretemps qui n'a pas déséquilibré le jeune cinéaste. «Dans mon entourage, on me disait que ça pouvait être un mal pour un bien, et cela dit sans rien vouloir enlever au talent de Louis Garrel. Melvil me touche droit au coeur. Melvil, c'est Laurence, anyways...»
Dans la foulée d'un premier film remarqué, J'ai tué ma mère, tourné avec deux fois rien, et d'un second, Les amours imaginaires, dont il revendique «les excès et les abus au niveau du style», Dolan livre une ambitieuse production «au confluent» de ces deux oeuvres, sur la forme et le fond.
Fort d'un budget de 9 millions $ - 30 fois le montant de J'ai tué ma mère -, le cinéaste a mis le paquet sur le plan des décors, de la direction artistique, de la bande sonore, de la durée aussi. À 2h39, Laurence Anyways a la longueur de ses ambitions.
«La durée du film, j'en ai parlé avec tout le monde ad nauseam. Le destin de gens sur une période de 10 ans, ça ne se raconte pas comme ça. À un moment donné, c'est le film qui impose sa durée. À long scénario, long film. Quand on a un long film, on a besoin de s'attacher aux personnages, d'en savoir davantage sur eux. On a besoin de créer comme une mémoire chez le spectateur, pour que les choses qu'il voit dans la première demi-heure créent plus tard chez lui comme une sorte de nostalgie. On devait laisser au film le temps de prendre son temps. Cette histoire-là en avait besoin.»
Musique prépondérante
De la même façon a-t-il accordé une place prépondérante à la musique. Laurence Anyways est habité d'un bout à l'autre par une trentaine de chansons, de Fever Ray (If I Had a Heart) à Craig Armstrong (Let's Go Out Tonight), en passant par Diane Dufresne (Oxygène), Jean Leloup (1990), Julie Masse (C'est zéro) et Céline Dion (Pour que tu m'aimes encore). Loin de lui l'idée d'avoir cédé à un «caprice d'artiste qui cherche à partager sa discothèque personnelle».
«La musique, non seulement arrive en dernier lieu, en postproduction, mais c'est aussi le dernier des départements artistiques du film à intervenir dans l'imagination du public, le seul département qui continue à écrire l'histoire dans la salle.
«Chacun arrive avec ses souvenirs et son rapport à une chanson», poursuit-il du même souffle. «On ne sait pas où en est une personne dans sa tête lorsque commence une toune de Depeche Mode. Chacun gère la scène émotivement d'une manière différente. Je savais qu'il y a des chansons qui généreraient une émotion, qu'elle soit enthousiaste, mélancolique ou nostalgique. C'était indispensable.»
Pour la troisième fois, Xavier Dolan aura l'honneur de débarquer à Cannes, la semaine prochaine. Après avoir affiché son désappointement de ne pas avoir vu Laurence Anyways retenu en compétition officielle, il fait preuve d'une étonnante discrétion pour la suite des choses, comme s'il ne voulait plus se mouiller ou ajouter quoi que ce soit qui pourrait lui être remis sous le nez. «Je ne sais pas trop à quoi m'attendre. J'ai surtout hâte de voir ce que les gens vont en penser», dit-il, point à ligne.
Un film attendu sur la Croisette
La productrice Lyse Lafontaine loue le travail très professionnel et touche-à-tout de Xavier Dolan sur Laurence Anyways. En plus de signer le scénario et la réalisation, le jeune cinéaste a effectué le montage et la conception des costumes. «Xavier est quelqu'un d'extrêmement stimulant et structuré. C'est quelqu'un qui est dans le verbe, le texte, mais qui possède aussi un sens visuel extraordinaire.»
Quelqu'un de très à l'écoute, ajoute-t-elle. Lors de projections tests, il a accueilli favorablement les commentaires pour corriger certains passages de son film. De l'avis de la productrice, la durée du film ne fait aucun problème, ni pour elle ni pour le distributeur Alliance. Au final, une quarantaine de minutes ont été supprimées. «Il va y avoir de beaux bonus dans le DVD...» lance-t-elle.
C'est avec beaucoup d'espoir qu'elle débarquera sur la Croisette, la semaine prochaine, avec ce film au budget de 9,4 millions $. Les amours imaginaires ayant été vendu dans une trentaine de pays, Mme Lafontaine ne s'en attend pas à moins pour Laurence Anyways. «Le film est forcément attendu par la presse internationale. Nous sommes appuyés par le distributeur français MK2 pour qui ce film s'insère parfaitement dans son catalogue de productions indépendantes à petit budget.»