En entrevue au Festival international de Karlovy Vary, en juillet dernier, où Laurentie a été projeté en primeur, les deux collaborateurs de longue date avouent que leur film devait être radical afin de sortir le peuple québécois de sa torpeur identitaire. «Notre film, c'est un peu une réponse à Hérouxville, avec cette tentation de se replier dans le terroir et les ceintures fléchées. Quand on ne sait pas trop qui on est, c'est difficile d'accepter quelque chose de différent.»
D'entrée de jeu, le titre annonce leurs couleurs. «C'est un titre ironique et provocateur qui ramène à un énoncé politique des premiers indépendantistes québécois, d'ascendance fasciste, qui rêvaient d'un État québécois d'extrême droite: blanc, francophone, catholique, hétérosexuel.»
En écho au passé, les deux auteurs ont émaillé leur film d'extraits d'illustres poètes québécois, Anne Hébert, Saint-Denys Garneau et Hubert Aquin, porte-étendards de l'«exaltation du pays naissant». «Ces poètes des années 60 vivaient un malaise identitaire, avec l'espoir que les choses changent. On sent une connexion avec eux, mais l'espoir en moins.»
C'est en regardant autour d'eux, dans leur propre vie et celle de leurs amis, que Denis et Lavoie ont puisé l'inspiration, conscients que leur discours ne recueillerait pas l'assentiment. «On craint de se faire lancer des pierres et se faire traiter de réactionnaires. En même temps, ça crève les yeux, partout, surtout à Montréal. C'est un éléphant dans le salon, mais ça demeure tabou, un no-know. Mais pour nous, c'est fondamental, on voulait le crier, faire sortir des mains de l'écran pour brasser le public.»
Laurentie ne donne pas dans la dentelle. Louis (Emmanuel Schwartz), jeune technicien audiovisuel, mène une vie asociale, entre deux séances de masturbation, une petite amie qu'il tente maladroitement de reconquérir et ses deux amis qui viennent de l'aider à emménager dans son nouvel appartement. «Louis est un average Joe, un type tout ce qu'il y a de plus ordinaire. À un certain moment, le malaise est tellement grand que ça disjoncte. Nous voulions montrer un décalage vertigineux entre le désoeuvrement du protagoniste, placés dans des situations triviales et glauques, et les textes qui exaltaient le mouvement et la prise en main. Mais on s'aperçoit finalement que rien ne peut percer sa lassitude.»
Sur la forme, le film est tout aussi hors-norme, avec des plans-séquences de longue durée. Par cette construction atypique, Denis et Lavoie voulaient que le spectateur vive en temps réel le parcours douloureux de leur antihéros. «Nous avions le désir que le public entre en synchronicité avec le personnage pour vivre les choses en même temps que lui. Tourner caméra à l'épaule, avec des jump-cut, aurait été un non-sens.»
Les frais de déplacement et de séjour du Soleil en République tchèque, en juillet dernier, ont été payés par le Festival international de Karlovy Vary.