Léa Pool et son équipe ont abattu une somme de travail considérable pendant trois ans pour mettre sur pied ce documentaire. Dès le début du projet, les enjeux marketing dissimulés derrière le symbole du ruban rose ont frappé la réalisatrice. Ainsi, elle a décidé de mettre en lumière l'hypocrisie de toutes les compagnies qui s'associent à la cause. On comprend très vite que ce sont les profits et la visibilité qui poussent ces industries à s'engager. On est loin de la philanthropie désintéressée.
Ce constat n'est pas établi en ne donnant la parole qu'à des activistes. On entend tous les acteurs impliqués: les responsables des compagnies donnent leurs sons de cloche, ainsi que des médecins, des spécialistes, des essayistes, des femmes malades ou qui l'ont été. C'est d'ailleurs une des forces du documentaire: la diversité des voix.
Rythme et montage
Le documentaire de 98 minutes se fonde donc sur de nombreux témoignages. À cet égard, le travail de montage est très réussi. De trop longs et trop nombreux segments d'entrevues, sans rythme, auraient envoyé le documentaire au casse-pipe. Mais l'alternance entre ces «tête-à -tête» avec les intervenants, les images des manifestations roses, des séquences d'archives, de courtes scènes d'animation qui expliquent des faits de manière efficace et concise donne un bon rythme à l'ensemble. Un coup de force: les quelques moments où l'écran se remplit à une vitesse incroyable d'éléments roses: vin, papier hygiénique, voitures, yaourts, ustensiles de cuisine, jouets, vêtements, alimentation, essence, malbouffe, armes de poing... Les objets s'entassent devant nos yeux, créant une surdose de rose et mettant en exergue un non-sens: l'exploitation capitaliste et souvent contradictoire d'un fléau.
Le film ne nous apprend rien quand il dit que le cancer du sein n'est pas rose. Mais il brosse un portrait affligeant du système pervers du ruban rose qui glorifie les survivantes de la maladie, mais qui délaisse les femmes qui sont atteintes trop sévèrement et pour qui l'espoir n'est plus permis. Parce qu'il faut véhiculer une image positive, presque enchanteresse, celles qui sont tristes, affaiblies, en colère, désespérées sont écartées des événements roses. Ces femmes vont mourir... ce qui n'est pas très vendeur, nous explique le film à travers les paroles de femmes atteintes du stade quatre du cancer du sein. Le stade cinq n'existe pas.
Le documentaire est bien ficelé. On ne sent aucune démagogie. Les mauvais coups de l'industrie du ruban rose sont condamnés, mais les bons coups sont exposés. Les nuances nécessaires sont apportées, la complexité des faits, les différents points de vue sont mis en balance afin de faire réfléchir le spectateur. Léa Pool a évité la dangereuse polarisation du propos et parvient à lancer un message clair. Il faut retirer nos lunettes roses devant la voracité de l'industrie, il faut continuer à donner tout en demandant des comptes, en réclamant des résultats. Donner pour la cause ne devrait pas être synonyme de surconsommation rose.
Au générique
Cote: ****
Titre: L'industrie du ruban rose
Genre: documentaire
Réalisatrice: Léa Pool
Intervenants: Barbara Brenner (Breast Cancer Action), Barbara Ehrenreich (chroniqueuse et essayiste), Samantha King (auteure du livre Pink Ribbons Inc.: Brest Cancer and the Politics of Philanthropy), etc.
Salle: Le Clap (version originale anglaise avec sous-titres français)
Durée: 1h38
On aime: la multiplicité des voix, le rythme du film, le respect pour les femmes malades, le piège de la démagogie contourné
On n'aime pas: la réalité qui est dénoncée...