Ça en fait de l'eau! Mais pour Pierre-François Legendre, qui incarne le sergent Surprenant, en proie à une phobie de l'eau, ça a été une bonne mise en situation. «Surprenant vient de Montréal, mais c'est peut-être pas par hasard qu'il travaille sur les Îles-de-la-Madeleine, où il y a de l'eau partout. Sa volonté de guérir cette peur est le symbole d'une quête, pense l'acteur. Quand il va avoir confronté ça, il va pouvoir redevenir un homme.» Gabriel Pelletier (La vie après l'amour, Ma tante Aline), réalisateur du film, va dans le même sens : «Sa peur de l'eau, c'est sa peur de vivre, c'est en affrontant sa peur de l'eau qu'il va vivre.»
«Au début du film, on voit un homme en dessous de la moquette, sa vie est en train de foutre le camp, sa femme a demandé le divorce, il a perdu le fil avec sa fille, il n'a plus de défi au travail», explique Legendre qui admet avoir craint, en lisant le début du scénario, qu'on lui propose encore le rôle «d'un loser, d'une grosse pâte molle», comme il en a joué quelques fois (on pense surtout à son rôle de Carlos dans Les Invincibles).
Mais non. Le sergent Surprenant évolue, et l'enquête qu'il mènera pour résoudre le meurtre de Rosalie Richard (Stéphanie Lapointe) est le tremplin inattendu vers le statut de «bon policier» et «d'homme». Sa rencontre avec Gingras (Normand D'Amour), le «bon» flic de Montréal qu'on envoie parce que l'enquête est un peu trop grosse pour la police locale, sera la bougie d'allumage de ce changement. «Surprenant a quitté Montréal parce qu'il était pas un bon flic pour Montréal, il avait pas le rythme pour Montréal», suppose Legendre. Le face-à -face avec Gingras, dont l'ego est plutôt imposant, lui dévoile ce portrait peu réjouissant de lui-même.
Ce que Pierre-François Legendre aime de son personnage, c'est son entêtement. Bien que tout aille mal, il veut se prouver à lui-même qu'il peut faire le poids devant les déductions rapides de son homologue montréalais.
Dichotomie
Le film joue beaucoup sur le fossé entre ville et région. «C'est pas un cliché, c'est une réalité», expliquent Gabriel Pelletier et Jean Lemieux, auteur du roman On finit toujours par payer (La courte échelle, 2003), dont le film est tiré. «Aucun flic qui travaille aux Îles n'est madelinot - ça ne marcherait pas, tout le monde se connaît trop. Quand on vit aux Îles, on est de là , où on n'est pas de là », raconte l'écrivain, qui est aussi médecin et qui a pratiqué longtemps aux Îles. «Il y a une dichotomie entre les gens des Îles et ceux de l'extérieur, ajoute Gabriel Pelletier, et on a exacerbé ça en faisant venir un enquêteur de Montréal, alors qu'en réalité, l'enquêteur viendrait de Rimouski.»
Les Îles, ce n'est pas seulement un clash entre ville et région. C'est aussi des gens, dont certains ont un petit rôle dans le film. Et c'est une météo bien particulière. «L'automne, ça brasse là -bas», lance le réalisateur. Pierre-François Legendre n'a pas souvenir d'horaires de tournage aussi acrobatiques. Le temps changeant en a fait voir à toute l'équipe. «Une scène qu'on devait tourner huit jours plus tard a été devancée à l'après-midi même, à cause du temps», rigole l'acteur. Ce jour-là , il a passé son heure de pause à apprendre son texte.
Les Îles, c'est aussi un rythme de vie. Une certaine lenteur qui pourrait être symbolisée par la relation entre le sergent André Surprenant et sa coéquipière Geneviève Savoie (Brigitte Pogonat). Selon Pierre-François Legendre, «leur relation évolue à mesure que l'enquête avance parce qu'il gagne confiance en lui. Mais c'est long, et il faut qu'elle en fasse...» Et là , Legendre digresse en évoquant «ce nouveau duo comique», ces deux policiers «incompétents même pas foutus de donner un ticket de vitesse».
Passer du livre au film
Gabriel Pelletier a changé le titre du livre pour son film - il est passé d'On finit toujours par payer à La peur de l'eau - «pour des raisons purement mercantiles», pour reprendre ses mots. «Je trouvais qu'il y avait une certaine universalité dans la peur de l'eau, c'est une peur que tout le monde a connue, relate le réalisateur. Et dans un film, les gens ont besoin de s'identifier au protagoniste, d'entrer dans l'intimité du personnage.» Et comme toute bonne adaptation, le film présente des infidélités par rapport au livre. «La peur de l'eau du personnage n'existait pas dans le roman», souligne Gabriel Pelletier. C'est une quête personnelle ajoutée à l'enquête qui, elle, est fidèle au livre. «Le Surprenant de la fin du film est plus proche du Surprenant du livre.» L'auteur, Jean Lemieux, n'a pas eu de mal à laisser aller le livre au profit du film. «C'est une autre oeuvre», a-t-il laissé tomber.
La fin du tournage a coïncidé avec l'ouragan Igor. «La scène du meurtre, on l'a filmée à ce moment-là , malgré le temps. C'était le dernier moment, on prenait l'avion le lendemain matin», se souvient Gabriel Pelletier. Entre deux ouragans, malgré des horaires houleux et la météo fluctuante des Îles-de-la-Madeleine, un film a été tourné.
La peur de l'eau, du réalisateur Gabriel Pelletier, avec Pierre-François Legendre, Brigitte Pogonat, Normand D'Amour, Stéphanie Lapointe, Pascale Bussières, Paul Doucet. En salle le 27 janvier.