«À l'époque, j'étais étranger à cette affaire, comme tout le monde, je l'ai suivie de loin, par les médias. Mais quand j'ai lu le scénario, j'ai trouvé ça absurde, kafkaïen, inhumain, délirant. Et ce qui est décrit dans le film n'est qu'un petit aspect des choses. C'est l'histoire d'une personne, mais il y en a eu 13 autres, dont une qui est morte en prison», explique Torreton, interrogé cette semaine par Le Soleil à Paris, à l'occasion des 14es Rendez-vous du cinéma français.
Séparé de sa femme, également accusée faussement, et de ses trois enfants, placés en famille d'accueil, Alain Marécaux a passé 23 mois derrière les barreaux. Désespéré, il a tenté de se suicider, avant d'entreprendre une grève de la faim. Ce n'est qu'en 2005, à la suite des aveux du couple maudit, qu'il a été acquitté par la Cour d'appel de Paris.
Travestissement de la vérité
Pour l'acteur de 46 ans, gagnant d'un César en 1997 pour Capitaine Conan, l'affaire d'Outreau est l'exemple, rare heureusement, d'une justice qui a fait fi de tous les principes élémentaires devant guider son fonctionnement. Des innocents ont été dépossédés de leur vie, au gré d'une série de décisions incompréhensibles du juge d'instruction Fabrice Burgaud, «un médiocre personnage» qui a fait preuve d'«une incompétence crasse».
«C'est aberrant de bêtise. Je ne croyais pas que la justice pouvait se fourvoyer à ce point, dénonce-t-il. Normalement, la justice a besoin de la vérité pour travailler. Ce doit être sa quête. Or, à Outreau, on a découvert que non : la justice peut travailler sans la vérité. Une justice de papiers, de dossiers, de procédures qui n'a pas besoin de lever les yeux sur la personne en face d'elle», dénonce Torreton.
Cette chasse aux sorcières, menée alors que la tristement célèbre affaire du pédophile Dutroux en Belgique était toujours fraîche dans les mémoires, a donné lieu à une série de bavures, mais surtout, insiste-t-il, «au travestissement de la vérité». Par exemple, l'enquêteur qui avait conclu à l'absence de preuves contre les suspects n'a étrangement jamais été appelé à témoigner. L'interrogatoire d'un des fils Marécaux a mené à des conclusions byzantines.
«Il a fini par avouer que, parfois, en jouant avec son père, dans le chahut, il avait déjà senti son zizi. Cet enfant, je le connais, il a travaillé sur le film. Il faut savoir qu'il n'avait même pas 10 ans à l'époque. Il avait vu ses parents disparaître dans une voiture, menottés. Il a été placé en famille d'accueil chez des inconnus. Sa grand-mère est morte. Il a connu le commissariat, un endroit assez stressant, qui n'a rien de Disneyland. Plus tard dans l'enquête, cette déclaration est devenue : "Mon papa me masturbait tous les dimanches." Comment ça se fait?»
Torreton est incapable de comprendre qu'en fin de compte, une fois la poussière retombée, le juge Burgaud ait pu obtenir une promotion. «Il travaille maintenant à Paris. Il a reçu une admonestation, soit la plus petite réprimande dans la profession. Il a pourtant été l'un des juges les plus nuls de l'histoire de France en instruisant à charge chaque parole de victime comme parole d'Évangile.»
Perte de 27Â kilos
Perfectionniste, Torreton n'a pas hésité à pousser l'abnégation jusqu'à perdre 27 kilos en trois mois pour s'approcher au plus près de l'état physique de Marécaux après sa grève de la faim. Son producteur l'a sommé d'arrêter pour ne pas mettre sa santé en jeu.
«J'étais si motivé par cette histoire et je voulais rendre compte de cette brutalité décrite dans le scénario. Physiquement, je me devais d'être dans cette brutalité. Moi, je n'avais rien à craindre. Je suis comédien, je suis payé pour ça. Je ne suis pas accusé, je ne suis pas en prison. Les gens me disent parfois que ça rend mal à l'aise de voir un comédien faire ça. C'est justement ce que je voulais, être dans ce malaise.»
Un homme brisé à jamais
Dans toute cette déplorable histoire, Torreton ne lance pas nécessairement la pierre aux médias, pas plus qu'il n'a perdu confiance dans la justice. «La presse n'a pas joué son rôle au début. J'aurais aimé qu'un journaliste digne de ce nom se dresse et clame une autre vérité. Mais c'est la justice qui a bafoué la présomption d'innocence. [...] Même si cette histoire donne froid dans le dos, ça reste une dérive; tous les jours, la justice fonctionne. Si vous mettez un mauvais pilote dans un avion et qu'il se plante, ça ne remet pas l'aéronautique en question pour autant.»
Torreton continue d'être en contact avec le véritable Alain Marécaux, un homme «brisé» qui ne sera plus jamais le même, forcément. L'argent versé par le gouvernement, un montant demeuré confidentiel, reste une mince consolation en regard de toutes ses souffrances. «C'est quelqu'un qui restera à jamais un acquitté d'Outreau. Quelqu'un qui va pleurer régulièrement jusqu'à la fin de sa vie. Sa famille a été détruite mais il a eu la force de rebondir. Il a repris son travail d'huissier, a rencontré quelqu'un et tente à nouveau une aventure familiale.»
Présumé coupable prend l'affiche le 27 janvier.
Le déplacement et le séjour du Soleil à Paris ont été payés par uniFrance.