La fin du «gars des vues»

Raymond Fortin... (Le Soleil, Yan Doublet)

Agrandir

Raymond Fortin

Le Soleil, Yan Doublet

Sophie Gall
Le Soleil

(Québec) L'expression le gars des vues colle à une certaine époque aujourd'hui révolue. «Y a plus besoin de projectionniste, maintenant tout se fait sur un ordi, c'est de l'ouvrage de bureau», s'exclame Raymond Fortin, 66 ans, ancien projectionniste au cinéma Place Charest.

La fermeture du cinéma a eu lieu alors qu'il avait pris sa retraite depuis un an. Le dernier film qu'il a monté et projeté, c'est Avatar. Depuis, on dirait que le temps s'est arrêté.

Dans son sous-sol, Raymond a installé une sorte de sanctuaire dédié à cette production à gros budget : des images du film défilent sur un écran, des planètes imaginaires pendent du plafond, des créatures fantasmagoriques inondent les tablettes, le tout au milieu d'affiches et autres artefacts tirés de cette fiction futuriste.

Au milieu du décor presque enfantin trône la licence de projectionniste de Raymond Fortin. Papier jauni et photo noir et blanc sur laquelle il a 18 ans. «On est projectionniste de père en fils, raconte-t-il, mon père était aussi débardeur, mais ça n'a pas marché.»

Après un an «d'apprentissage sur le tas» avec son paternel, Raymond se lance. Il passe par le cinéma Victoria, sur la côte du Palais, le Cinéma Cartier, le cinéma Pigalle rue Saint-Joseph et le cinéma Place Charest. Parmi ses premières projections, les films d'Elvis.

À l'époque, il fallait en moyenne six bobines pour un film. Vingt minutes par bobine environ. «On avait deux projecteurs par salle, on alternait les bobines. Quand une bobine arrivait à la fin, une cloche sonnait pour nous avertir qu'il fallait mettre en route l'autre projecteur pour qu'il prenne son élan.»

Puis, un signal à l'écran indiquait à l'oeil averti qu'il pouvait faire rouler la deuxième bobine pour que la transition entre les pellicules se passe tout en douceur, et que les spectateurs n'y voient que du feu. «Il fallait qu'on soit présent dans la salle de projection, qu'on surveille.»

«Il ne fallait pas se tromper dans l'ordre des bobines, mais pour les films érotiques, c'était moins important», rigole M. Fortin. Dans les années 60, au cinéma Pigalle, il en a projeté quelques-uns, «assez pour m'écoeurer. C'était des films où on ne voyait rien, il ne se passait rien. On pouvait mélanger les bobines, ça ne changeait rien au scénario».

Le montage

Avant la projection, il y avait du boulot. Les publicités, les avant-premières, il fallait rabouter ces bouts de bobines à celle du film. C'était le montage.

«Puis on collait le morceau de bobine où c'était écrit "voici votre programme principal", tout ça avec un tape spécial», se souvient-il.

Il fallait aussi coller des petits bouts de papier de plomb au début et à la fin du film pour déclencher un capteur relié au système qui allumait ou éteignait les lumières de la salle automatiquement.

Raymond Fortin estime qu'il fallait deux heures pour préparer un film, un rythme impossible à tenir dans les cinémas d'aujourd'hui qui comptent jusqu'à 14 salles.

«Après chaque film, j'étais pris pour rewinder les bobines. Et parfois, y avait un problème en cours de projection, la bobine se brisait et tout s'enroulait.»

La grimace de Raymond Fortin à l'évocation de ce souvenir en disait long. «Quand ça arrivait, je disais au boss qu'il fallait rembourser les billets.»

Avec le numérique, ce type d'incident est rare, «mais un ordi peut planter, et tu peux perdre des données», souligne le projectionniste, qui admet que l'évolution des technologies a amélioré la qualité du cinéma.

Après six bobines pour un film, on est passé à deux bobines de 60 minutes chacune. Puis les bobines sur plateau sont arrivées : un film, une bobine. «

J'avais même plus à rewinder, ça se faisait tout seul. J'avais juste à mettre en route le projecteur, et à la fin ça s'arrêtait tout seul, les lumières dans la salle s'allumaient et voilà.»

Les cinémas avec plusieurs salles devenaient alors plus gérables, le projectionniste n'ayant pas à rester constamment devant les pellicules qui se déroulaient.

Raymond Fortin a senti la fin du métier de projectionniste au début des années 90, quand le numérique et le DVD ont commencé à damer le pion à la bonne vieille bobine. Selon lui, ça a mis un certain temps à se généraliser parce que le nouveau matériel de projection coûtait cher. Les propriétaires de salle moins aisés ont gardé la vieille machinerie.

En bon passionné, Raymond Fortin souhaite qu'il reste un peu de «la méthode à l'ancienne», à Québec. Mais ce n'est sûrement pas le futur cinéma du centre-ville qui optera pour «la bobine à pellicule».

Cette course au cinéma, Raymond la suit assidûment, «je garde tous les articles de journaux», dit-il. Et bobine ou pas, rien ne l'empêche de se payer du bonheur dans les salles obscures. Tintin, ça l'a vraiment impressionné.

Partager

publicité

publicité

la liste:1710:liste;la boite:91290:box

En vedette

Précédent

publicité

la boite:1608467:box; tpl:300_B73_videos_playlist.tpl:file;

publicité

Les plus populaires : Le Soleil

Tous les plus populaires de la section Le Soleil
sur Lapresse.ca
»

CONTRIBUEZ >

Vous avez assisté à un évènement d'intérêt public ?

Envoyez-nous vos textes, photos ou vidéos

Autres contenus populaires

image title
Fermer