«Mon film, c'est vrai, s'apparente à un retour. Je pose un nouveau regard sur l'état du monde ouvrier dans lequel je suis né», explique le cinéaste de 58 ans, dans son accent chantant du sud de la France. «C'est toujours important de réévaluer ce qui nous a déterminés. Moi, c'est le quartier de L'Estaque. C'est là que j'ai grandi, que j'ai commencé à faire du cinéma, commencé à filmer le mouvement ouvrier. C'est important pour moi d'y revenir, à tous les cinq ou six ans, pour prendre des mesures. Comme un scientifique, j'installe des appareils dans les coins de la maison pour voir si elle bouge.»
Dans ce nouvel opus, construit encore une fois avec ses inséparables camarades de cinoche (Jean-Pierre Darroussin, Ariane Ascaride, Gérard Meylan), Guédiguian remet Victor Hugo et Jaurès au goût du jour, au gré de l'histoire d'un couple dont l'existence tranquille est bouleversée par une attaque à main armée. Le désarroi de Michel (Darroussin) et de Marie-Claire (Ascaride) est d'autant plus violent qu'ils apprendront que l'auteur du crime, reparti avec l'argent reçu en cadeau pour un voyage en Afrique, est un jeune ouvrier (Grégoire Leprince-Ringuet) agissant par nécessité pour nourrir ses deux jeunes frères, que sa mère lui a laissés sur les bras.
«Ce couple héroïque ne se ferme pas les yeux, explique le cinéaste. Il cherche à savoir qui est l'agresseur, comprendre ses motifs, ce qui l'a conduit là. Il a aussi le courage de regarder en face ses propres erreurs. Ce qui nous ramène aux valeurs de Jaurès, qui représente pour moi toute l'intelligence du monde.»
Comme toujours, en toile de fond de ses films marseillais, se profilent les valeurs de solidarité, de compassion et de partage, autant de bouées dont la société semble plus que jamais avoir besoin à notre époque de tourmentes et d'incertitudes. D'ailleurs, si les murs de la maison bougent, ce n'est pas pour le mieux, observe l'auteur de Marius et Jeannette et de Marie-Jo et ses deux amours.
«On assiste à la désunion de la classe ouvrière. Les pauvres n'ont plus la conscience d'appartenir au même milieu. Plus que jamais, la crise entraîne le règne du chacun-pour-soi. Le néolibéralisme a réussi à faire croire que tout le monde était pareil, que tous les ouvriers étaient semblables. Aujourd'hui, les ouvriers ne se reconnaissent plus entre eux. Ils ne portent plus les bleus de travail comme autrefois. Ils n'ont plus les mains calleuses parce qu'ils travaillent maintenant sur des ordinateurs. On essaie même de nous faire croire que le remède au capitalisme, c'est le capitalisme.»
Un moment, Guédiguian a failli baptiser son film Les pauvres gens, inspiré du poème de Victor Hugo. Il a finalement opté pour Les neiges du Kilimandjaro, qui évoque les grands espaces et l'aventure, à l'opposé des habitants de L'Estaque, coincés dans leur quartier avec leurs petits bonheurs et leurs grandes misères. Le vieux succès de Pascal Danel, que les parents et amis de Marie-Claire et Michel leur chantent pour leur 30e anniversaire de mariage, est également dans l'air. «Les neiges du Kilimandjaro, ça évoque aussi l'utopie, quelque chose de pas facile à atteindre.»
Blanc bonnet, bonnet blanc
À six mois des présidentielles françaises, Guédiguian ne se berce pas trop d'illusions sur les espoirs de victoire de la gauche. Droite, gauche, pour lui, c'est blanc bonnet, bonnet blanc. «La gauche de François Hollande [le candidat du Parti socialiste] est très proche du centre, mais je la préfère à la droite proche du centre. Sur le fond, par rapport à la crise, les réponses sont les mêmes.
«Regardez ce qui se passe en Italie, poursuit-il. Ce sont encore des banquiers qui ont été mis au pouvoir. Il n'y a aucun parti politique qui ne soit à leur solde. Il faudrait pour en arriver à s'en sortir nationaliser les banques. La classe ouvrière ne se reconnaît plus face à ses dirigeants. Pas étonnant que le peuple ne vote plus, il se dit que ça ne sert à rien.»