Dans les derniers mois, des consultations ont été menées par la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) et le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) afin de tâter le pouls de l'industrie. Principal constat : créateurs, diffuseurs et éditeurs d'ici ont du chemin à faire pour rattraper ce que peut offrir en ligne la compétition, notamment celle des États-Unis. Une série de recommandations - formation, soutien financier et technique, promotion, création de plateformes pour le contenu québécois, etc. - sont formulées dans deux rapports remis cet automne à la ministre de la Culture, Christine St-Pierre.
«Il y a deux volets au numérique. Il y a la conservation de certaines oeuvres [déjà existantes] et il y a l'utilisation du numérique dans la création et la diffusion des oeuvres», résume l'écrivain Stanley Péan, porte-parole du Mouvement pour les arts et les lettres (MAL), qui représente quelque 10 000 artistes professionnels (musique, danse, arts visuels, arts médiatiques ou du cirque).
«Le livre électronique est en train de prendre une certaine place dans le marché, ajoute-t-il. On a intégré beaucoup d'oeuvres québécoises récentes, mais c'est le fond qui en souffre. Ça prend de l'argent pour transférer des oeuvres qui ne sont pas de la saison dernière en livres numériques. On est en train de prendre du retard sur ce qui se fait maintenant et on n'a pas encore assuré la conservation des oeuvres du passé.»
Si les défis du numérique semblent plus évidents dans les domaines de la musique ou du livre, d'autres disciplines auraient avantage à mieux utiliser les nouvelles technologies dans la diffusion des oeuvres, note Stanley Péan. «Par exemple, nos salles ne sont pas équipées pour faire ce que le Met fait en opéra», avance-t-il.
Un marché à conquérir
Selon la dernière enquête NETendance du CEFRIO, 79,1 % des adultes québécois ont utilisé régulièrement Internet en novembre 2011. Dans la tranche d'âge des 18 à 24 ans, le taux atteint les 100 %. Tout un marché à conquérir pour qui sait se tailler une place sur le Web.
«Le Québécois utilise Internet et s'il cherche quelque chose, il va l'acheter sur le site sur lequel il tombe. Si vous n'êtes pas là ou que votre offre est mal adaptée, il va acheter chez l'autre. Et si l'autre est américain ou ontarien, la piasse part de l'autre côté», analyse Bruno Guglielminetti, directeur de la Communication numérique au Cabinet de relations publiques NATIONAL et ex-chroniqueur techno.
Mais si le public répond présent, les stratégies de mise en marché doivent néanmoins être revues dans un univers virtuel qui réserve un autre piège aux créateurs.
«Les 27 ans et moins n'ont jamais connu un monde où Internet n'était pas là, observe M. Guglielminetti. Et depuis qu'Internet est là, la gratuité est presque devenue un modèle d'affaires. Ces jeunes ont toujours tout eu gratuitement : l'accès à la musique, aux journaux, à la télévision, à la radio. Ils ont une culture de la gratuité qui est beaucoup plus évoluée que celle des plus vieux.»
Plus d'argent... ou d'ingéniosité
Devant les constats formulés dans les rapports présentés au Ministère, le MAL réclame maintenant des actions concrètes du gouvernement en prévision du prochain budget provincial. Selon Stanley Péan, une rencontre est d'ailleurs prévue ces jours-ci avec la ministre St-Pierre.
«Le plus grand défi, c'est de rendre les oeuvres disponibles dans ce nouvel espace où nous sommes très, très minoritaires, affirme l'écrivain. Il y a eu une grande réflexion tant au Conseil des arts et des lettres qu'à la SODEC. Nous sommes conscients de ces enjeux-là. Maintenant, il ne faut pas seulement formuler des volontés un peu pieuses. Il faut mettre les fonds qui s'imposent si on veut le prendre tous ensemble, ce virage-là.»
Selon Bruno Guglielminetti, toutefois, c'est plutôt l'ingéniosité et la créativité qui apporteront la meilleure réponse au défi numérique.
«C'est un modèle économique qui est à revoir dans la plupart des cas. Et ça ne touche pas juste le secteur culturel. Dans le monde des affaires, il y en a qui font moins d'argent qu'auparavant parce que les habitudes de consommation ont changé», observe l'analyste, qui dit avoir un «malaise» avec l'idée que des subventions gouvernementales viennent faciliter la transition.
«Si c'est le fédéral ou le provincial qui finance le manque à gagner, en bout de ligne, on parle de mes taxes à moi, dit-il. C'est encore le consommateur qui va payer pour ça. Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne solution.»